Interview de David Sauzay

Saxophoniste, flûtiste et pédagogue, David Sauzay est une figure du jazz Français. Docteur Jazz a voulu en savoir un peu plus avant de l’inviter pour le stage de Rythmique organisé à Angers en octobre prochain.

david Sauzay

DJ : Bonjour David, peux-tu te présenter ?

DS : Né en 1972,  je débute le saxophone à l’âge de 8 ans dans la classe de Roger Michel-Frederic à Villefranche sur Saône. En 1988, lors d’un échange avec l’école de musique de Doncaster en Angleterre dirigé par John Ellis je décide de devenir musicien de jazz. J’étudie alors au conservatoire de Lyon, à l’EMN de Villeurbanne avec Gilbert Dojat et à l’AIMRA avec Jacques Helmus.

J’ai eu la chance de rencontrer et de travailler avec Mulgrew Miller, Tete Montoliu, John Abercrombie, Tim Ries, les big bands d’Albert Mangelsdorf et Carla Bley. En 1994, je suis membre actif du Collectif MU (créé la même année). Ce collectif de musiciens se rassemble pour jouer toutes les nuits dans une cave à Macon qui deviendra le Crescent Jazz Club composé de Francois Gallix, Eric Prost, Philippe Garcia, Gael Horellou, Laurent Sarrien, Laurent Courthaliac, Jean-louis Bonneton, Emmanuel Borghi, Fabien Marcoz et moi-même. Ce Collectif remporte le 1er prix du concours international de Jazz à Vienne en 1995 et le 1er prix du concours de la Défense en 1996. En parallèle , je joue dans l’ORJ de Grenoble dirigé par Gilles Lachenal et le Quintet de Simon Goubert avec Michel Grallier.

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Comment consommez-vous la musique ?

Streaming, réseaux sociaux, YouTube, concerts, CDs, radio : de quelle manière consommez-vous la musique ? Et comment vos enfants y ont-ils accès ?

La technologie des appareils, les modes de diffusion, la façon de consommer la musique (et l’art en général), ont considérablement évolué en 10 ans. 

Docteur Jazz voulait faire le point, avec ce petit article, qui vous invite à réagir sur les avantages et inconvénients de ces évolutions, ainsi que leur impact sur la culture générale et la transmission aux jeunes générations dans ce domaine.

LE DISQUE

Ce n’est un secret pour personne ; l’industrie du disque est en crise depuis une dizaine d’années. Les modes de consommation de la musique ont totalement muté dans la dernière décennie. L’explosion du numérique, des réseaux sociaux, mais aussi la récente pandémie et les contraintes qu’elle a imposées, ont fortement modifié notre rapport à la culture.

La crise du disque a certainement des causes multiples, parmi lesquelles : 

  • Le maintien de la TVA à 19,5% (contre 5,5% pour le livre, ce qui est aberrant, car cela rend le CD inaccessible à tout un pan de la société). Une véritable question peut être ici posée quant à l’égalité concernant l’accès à la culture…
  • Le développement du streaming et l’ouverture de nombreuses plateformes (dont l’offre est souvent limitée, notamment dans les musiques comme le jazz, le classique ou les musiques improvisées)
  • La disparition progressive des lecteurs CDs dans les foyers, comme dans les voitures par exemple (au profit d’appareils plus généralistes, comme les tablettes, smartphones et autres ordinateurs)

Oui, il est très pratique d’écouter de la musique sur des supports numériques. Voici quelques aspects positifs de ce mode de consommation :

  • On peut sélectionner uniquement les morceaux qui nous plaisent
  • Pas de problème de stockage (les disques prennent de la place)
  • On peut écouter sa musique n’importe où, avec un IPhone, un ordinateur…

Le revers de la médaille :

  • Le format très compressé du MP3 prive nos oreilles (aguerries ou non) de nombre d’informations musicales, de nuances, de détails… faites le test : écoutez un CD bien enregistré (même en numérique) sur une bonne chaîne audio, et passez le même morceau en MP3 sur le meilleur système son que vous ayez pour votre ordi ou smartphone… La différence est saisissante !
  • Vous n’avez souvent accès (sur les plateformes ou YouTube) qu’à des informations très incomplètes, voire erronées concernant l’enregistrement, les musiciens etc (line up) 
  • Le fait de souvent écouter de la musique avec un casque (parfois de mauvaise qualité), dans des conditions très moyennes d’écoute (transports, bureau, loisirs) ne peut-il pas s’apparenter à une sorte de « fast fooding » musical ? On n’écoute pas vraiment… Qui prend encore le temps et le plaisir de s’asseoir dans son canapé, au calme, pour écouter un bon disque ? 

LES RESEAUX SOCIAUX

Ils sont désormais totalement incontournables ! Avec, là aussi, des aspects positifs et négatifs.

Le fait est, que YouTube ou Facebook m’ont donné à plusieurs reprises l’opportunité de découvrir des artistes ou des enregistrements qui m’étaient jusqu’alors inconnus (et je ne suis certainement pas le seul). Le flot permanent de vidéos et publications sur les réseaux sociaux, réserve parfois de très belles surprises !

Mais pour une très grande part (il en est de même sur les ondes radio ou TV, et ce n’est pas récent), la tendance est à l’uniformisation et au nivellement par le bas. La bonne excuse des diffuseurs étant de prétendre que c’est ce que le public demande… Mais comment le public peut-il aimer ou découvrir autre chose, lorsqu’on ne lui passe en boucle que les 10 mêmes chansons ?… C’est un grand débat, qui peut rejoindre celui de l’accès à la culture pour tous !…

Mes collègues et amis musiciens ont tous entendu ça à la fin d’un concert : « Ah mais j’adore cette musique, je ne connaissais pas… » Ou alors : « C’est ça le jazz ? mais pourquoi on en entend jamais à la radio ? »

Sous-entendu, les radios grand public et pas les radios spécialisées bien entendu…

Autre problème des réseaux sociaux, et là aussi mes collègues savent de quoi je parle : la publication sauvage et sans autorisation, d’une jam, d’une répétition, voire d’un extrait de concert, souvent d’une qualité audio pitoyable, qui forcément, dessert la musique…

LES CONCERTS

Nous le constatons tous : la pandémie de COVID qui dure depuis deux ans et qui n’en finit pas, a engendré un changement de comportement du public. Beaucoup (contraints par la fermeture prolongée des salles), ont pris l’habitude de consommer de la culture chez eux, sur leurs écrans… Il faut rester optimiste, et espérer une sortie rapide de cette « torpeur généralisée » induite par la privation de salles, mais le public reviendra -t-il en masse dans les théâtres et salles de concerts ? On le souhaite bien sûr, car mieux que tout support, écouter la musique en direct, en osmose avec les artistes, reste une expérience tout à fait unique et irremplaçable.

ET LES JEUNES GENERATIONS ?

De mon point de vue, le problème principal engendré par la disparition annoncée des appareils dévolus exclusivement à l’écoute de la musique (et donc des supports physiques comme les CDs), réside dans le fait que la musique est à présent majoritairement consommée sur des appareils généralistes (Smartphones, tablettes, ordinateurs). Cela « gâche » un peu la magie, annihile l’envie, banalise la démarche… On zappe, on écoute un demi-morceau, puis on passe une vidéo, puis on répond à un mail… C’est évidemment très dommageable pour la jeune génération, qui fait rarement l’effort de se renseigner sur ce qu’il écoute, sur l’artiste etc… C’est un phénomène que je vois s’intensifier au fil des ans, y compris chez les étudiants en musique. C’est finalement » l’accès trop facile » en quelques clics, qui tue la curiosité et finit par nuire à la culture générale… Le zapping n’a pour moi rien à voir avec la curiosité (celle qui pousse les gens à s’intéresser à un sujet, un artiste etc), mais il s’apparente plus à une sorte de voyeurisme. 

On fait de plus en plus rarement la démarche d’écouter vraiment et spécifiquement de la musique.

En cela, et surtout pour les plus petits, l’attitude des parents est primordiale, tout comme leur propre rapport à la musique (et à la culture en général). Un appareil dévolu spécialement à l’écoute de la musique à la maison, permet à l’enfant d’identifier clairement un objet, et de l’associer à une action qui déclenche un plaisir ! Il pourra alors facilement vous manifester son désir et sa curiosité. C’est une chose que je constate tous les jours avec mes jumeaux de 2 ans, qui pointent du doigt la chaine hifi lorsqu’ils veulent écouter de la musique. Un smartphone ne remplacera jamais un concert, un disque, un livre, ou un tableau de maître, et c’est tant mieux !

Stan Laferrière

Les années folles…. de jazz ! (en France)

Reconstitution fictive d’après des témoignages et des écrits biographiques

27 Décembre 1930, Brasserie « le Bœuf sur le Toit », Paris

Vous voulez en savoir plus sur l’arrivée du jazz en France ? Je vous en prie mon ami, asseyez-vous.

Vous êtes ici au « Boeuf sur le Toit », un des cafés mythiques de la capitale dont je suis l’heureux propriétaire depuis 1921. Point de chute des plus brillants artistes de la capitale des années 20, ses habitués s’appellent Picasso, Radiguet, Cocteau, Stravinsky, Poulenc… Excusez-moi d’interrompre cette présentation mais je vois une tête familière s’installer au piano. Vous voyez ce petit gars à la veste rouge là-bas ? C’est mon pianiste, Jean Wiener. Il travaille ici depuis des années et attire de nombreux curieux !… Figurez-vous qu’il fait venir d’Amérique les partitions les plus récentes comme celles de Fletcher Henderson ou de George Gershwin. Souvent, il est accompagné au saxophone par son ami Vance Lowry… et alors, la nuit ne s’arrête plus : fox-trots, ragtimes de Scott Joplin, improvisations endiablées « à l’américaine », ils nous enchaînent tout çà pêle-mêle et ce, jusqu’à l’aube, au plus grand plaisir des clients qui n’ont jamais autant consommé de vin rouge. Je vais même vous faire une confidence: il n’est pas rare que quelques musiciens solitaires comme Maurice Ravel ou Erik Satie viennent s’asseoir là, discrètement, tapis dans le coin, juste à côté du piano. Le moins que je puisse vous dire, c’est qu’ils paraissent bien attentifs à ces nouveaux rythmes venus d’Outre-Atlantique.

Souvenez-vous, il y a une dizaine d’années, pendant la guerre 14-18, quand les américains sont venus lutter à nos côtés contre l’Allemagne, ils nous ont aussi fait découvrir leur étonnante musique populaire surnommée « Jazz ». Les soldats américains emplissent maintenant les cabarets et dancings de Montmartre où le cancan a laissé place au charleston. Une véritable « américanomania » s’est emparée de la capitale où tout ce qui est « made in America » est symbole de modernité. Certains pensent que cette culture brusquement débarquée chez nous est « une menace pour la civilisation française » alors que d’autres, au contraire, s’en réjouissent ouvertement.

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Henri Salvador dilemma…

Henri SALVADOR (1917-2008)

Alors, certains me diront : mais que vient faire un article sur Henri Salvador dans un blog de jazz ?

Eh bien ceux-là de toute évidence, ne connaissent pas l’album « Salvador plays the blues », enregistré en 1956 sous l’impulsion de Boris Vian.

Henri Salvador est catalogué (à juste titre, soyons honnêtes) comme chanteur fantaisiste, notamment au regard de la carrière qu’il a menée sous le pseudonyme d’Henry Cording, tant à la télévision qu’au travers de sa production phonographique, du milieu des années 50 jusqu’au milieu des années 70.

Il n’en reste pas moins, qu’à l’instar de Sacha Distel, il est l’un des grands guitaristes de jazz Français des années 50/60. Le style d’Henri se rapproche volontiers de l’esthétique de Django « électrique » (dont il était un fan absolu), celui de Sacha étant plus proche des « boppers » comme René Thomas ou Barney Kessel.

A gauche : Henri avec une Di Mauro swing chorus (vers 1940). A droite : Henri avec une Gibson es 300 (vers 1955)

Né à Cayenne le 18 juillet 1917, Henri débarque avec toute sa famille en 1929 au port du Havre. Il chante en duo avec son frère aîné, André et se produit dans les cabarets Parisiens. En 1935, alors que le duo joue au « Jimmy’s bar », Django Reinhardt remarque Henri et l’engage aussitôt comme accompagnateur. Il sera ensuite recruté comme guitariste dans l’orchestre de Ray Ventura (L’oncle de Sacha Distel…tiens tiens…), qui le remarque alors qu’il est chanteur d’orchestre à Nice. Il y officiera de 1941 à 1945 et participera avec cet orchestre, à une grande tournée en Amérique du Sud. 

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Mimi Perrin & les “Double Six”

Le groupe vocal dans le jazz – Scat ou vocalese ?…

Depuis les débuts et même avant, le groupe vocal a toujours été présent dans la musique de jazz (le gospel song faisant partie de sa préhistoire…).

A cappella ou non, il n’a cessé de se développer, de s’affirmer, de se sophistiquer, tout au long de l’évolution du jazz.

Inspiré des « Barbershop », chœurs d’hommes « A cappella » qui se développèrent dans le sud des États-Unis à la fin du 19ème siècle, utilisant une technique à 4 voix serrées en homorythmie avec le chant lead qui se trouve en deuxième voix (technique réutilisée par les trios et quartets vocaux des big bands des années 30 notamment, chez Jimmy Lunceford par exemple), il évoluera jusqu’à des groupes très sophistiqués comme « Take 6 » ou « Accent » actuellement.

On ne peut évidemment pas évoquer tous les groupes vocaux qui ont marqué l’histoire du jazz, mais tout de même… Les « Mills Brothers » (les pionniers incontestés), les « Hi-Lo’s » (aventureux et instigateurs du groupe vocal « moderne »), les « Meltones » (groupe vocal formé par Mel Tormé), les « Modernaires » (groupe vocal associé au big band de Glenn Miller), « Lambert Hendricks & Ross » (groupe qui a directement inspiré Mimi Perrin), « The Manhattan Transfer », « L.A Voices » etc…

En France, c’est essentiellement dans les années 50 que l’on voit l’émergence de groupes vocaux, parfois à la frontière du jazz (avec les « Parisiennes » de Claude Bolling par exemple, et plus tard les « Swingle Singers »), cette musique prenant un essor nouveau et suscitant un énorme engouement dans la période de l’immédiat après-guerre…

C’est dans ce contexte que naquit en 1959 le groupe de « vocalese » français : les « Double Six ». Imaginé et fondé par la pianiste et chanteuse Mimi Perrin, ce groupe, inspiré par le travail de Jon Hendricks, restituait (accompagné d’une section rythmique) des orchestrations de big bands, en reproduisant les 12 voix de cuivres. Il utilisait pour cela le procédé (tout nouveau) du « re-recording », en enregistrant deux fois 6 voix, sur deux pistes distinctes. 

Les “Double Six” 1962. Tous droits réservés

Pourquoi ce terme « vocalese » ?

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Eté 2021 : On ressort les instruments !

Les musiciens et acteurs de la culture sont enfin de nouveau autorisés à se produire sur scène, les salles et festivals à accueillir du public (sous certaines conditions). 

Réjouissons-nous !!

Cela dit, on peut se poser la question de savoir, hormis les grosses manifestations subventionnées, ce qu’il va rester du tissu associatif culturel ? Ce réseau qui fait vivre 90 % des artistes…

L’arrêt prolongé (près de 15 mois), des manifestations culturelles « physiques » aura sans doute fait beaucoup plus de mal qu’on ne le pense, car nombre de petites structures ont déjà mis la clé sous la porte.

Restons toutefois optimistes, certaines associations vont renaître, d’autres se créer, les réseaux sociaux peuvent aider à promouvoir les actions favorisant la relance des concerts, comme de tout évènement culturel public (cinéma, théâtre, expositions…).

Et puis peut-être plus simplement, faut-il encourager les gens à sortir, à aller au cinéma, au théâtre, au concert ! Notre métier, notre passion, c’est avant tout le partage et la communion avec le public !

Le blog Docteur Jazz souhaite s’engager également dans cette voie, et ouvrira prochainement une rubrique “agenda”. Vous pourrez y faire la promotion de vos manifestations, concerts, festivals, stages etc…

Bonne reprise à toutes et tous !

Amandine et Stan

Interview de Patrice Caratini

Contrebassiste, compositeur et arrangeur, Patrice Caratini est depuis des décennies, un acteur important de la scène du jazz Français. Il vient de recréer avec l’ONJ, une pièce majeure de l’oeuvre d’André Hodeir (Article à lire sur le blog). Il a bien voulu répondre à quelques questions au micro de Docteur Jazz.

Anna Livia Plurabelle par Patrice Caratini et l’ONJ

André Hodeir

André Hodeir (1921-2011)

On a parfois du mal à reconnaitre le talent et l’influence d’artistes Français lorsqu’il s’agit de Jazz. S’il existe véritablement une « école » de jazz Français (qui remonte aux années 20, nous en reparlerons), il existe bel et bien une « école » d’écriture jazz en France, et André Hodeir en est assurément une des figures de proue.

Violoniste, arrangeur, compositeur, chef d’orchestre, pédagogue, écrivain, musicologue, André Hodeir est un artiste polymorphe, ce qui le place de facto dans la catégorie des « inclassables » (Voir notre article polémique…)

Disciple et admirateur de Charles Delaunay et Hugues Panassié (fondateurs de jazz Hot en 1935), il s’éloignera cependant de ce dernier (à qui il avait dédié en 1945 son premier ouvrage « Le jazz cet inconnu »), à l’arrivée du Bebop en France en 1948.

Musicien et musicologue érudit, compositeur et arrangeur aventureux, l’apport d’André Hodeir au jazz « moderne » et à son écriture, est tout aussi important que les travaux de musiciens comme George RussellGil Evans, ou Gunther Schuller, qui firent émerger le « third stream » (lire l’article sur le répertoire du jazz) dans les années 50.

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Jazz ? Pas jazz ? Clivages stylistiques et enseignement

La Tribune…

La vocation du blog Docteur Jazz, ou en tout cas l’orientation que je souhaite lui donner, se veut être le reflet de ma passion pour la musique de jazz dans son entièreté, sa pluralité, sans ostracisme et avec la plus grande objectivité possible. C’est ainsi que je conçois le partage, l’échange, et que je peux sans préjugé, inciter les jeunes générations (notamment) à la curiosité, à l’envie de découvrir, car elles constituent le vivier musical, mais aussi, le public de demain… J’avoue que l’idée de faire découvrir d’autres artistes et d’autres styles à des publics plus avertis, voire à des musiciens, ne me déplaît pas non plus… 

Les gens qui me connaissent, savent que je suis depuis bien longtemps rangé dans la « case » des musiciens dits de jazz « classique », ce qui n’est pas faux, mais me semble un peu réducteur. 

En 40 ans de carrière, j’ai traîné avec le même appétit et la même passion dans des « bains » aussi différents que la variété, la musique classique, le bal, le jazz traditionnel, le swing, le jazz manouche, le bebop, le hard bop, enregistré un jour la musique de Jelly roll Morton avec Marc Richard (à la batterie) et le lendemain le répertoire des Bee Gees (au piano) avec Emmanuel Bex ou Marc Berthoumieux, fait un matin le choriste dans une séance avec Jean-Jacques Milteau, pour filer ensuite diriger une création pour un octuor à vents à la salle Gaveau… Mon expérience personnelle est assez parlante en la matière, car j’ai reçu au début des années 80 mon premier prix de l’Académie du jazz : le prix « Sidney Bechet » du jazz classique, pour récompenser un album qui ne contenait pas une once de jazz classique… 😉

J’avais envie, 8 mois après la naissance de ce blog et son succès grandissant, de lancer une tribune qui fera sans doute polémique, chacun pouvant donner sa vision et son avis en commentant cet article, dans la convivialité et le respect de la pensée de l’autre. 

  • D’où vient ce clivage stylistique en France (qui n’existe absolument pas outre-Atlantique) et cette manie de vouloir à tout prix mettre une étiquette ? Est-ce culturel ? Historique ? Les « Chapelles stylistiques » érigées dans les années 30 et 40 au sein desquelles étaient bien souvent énoncés des dogmes autoritaires et définitifs, ont-elles encore un sens de nos jours ? (Je ne parle évidemment pas des goûts personnels qui ne se discutent pas, mais de prosélytisme). J’ai le plus grand respect pour le travail d’Hugues Panassié ou Charles Delaunay, ils ont beaucoup fait pour la diffusion du jazz en France, mais finalement, leurs querelles sur ce qu’ils considéraient l’un et l’autre comme étant ou non du jazz (chacun défendant SA vérité à coups de publications au ton souvent acerbe), n’ont-elles pas causé un schisme et une division contre-productive, plutôt que de fédérer le public autour d’une musique, métissée dès sa naissance, et dont l’évolution était inéluctable ?…
  • Qu’en est-il en 2021 ? Ces chapelles et clivages existent-ils toujours ? Où se situe la frontière entre ce qui peut, ou ne peut pas se revendiquer de la musique de jazz ou de son héritage direct ? Quelle plus-value apporte l’institutionnalisation de l’enseignement du Jazz et des musiques improvisées dans les conservatoires (Depuis 1991) ?

Vous avez la parole !

(Commentez cet article sur le blog en laissant un avis “leave a comment”)

Lorsque les voix se seront suffisamment exprimées, j’écrirai un article qui fera une sorte de synthèse. J’y livrerai également ma propre analyse et mon sentiment (cette fois-ci en toute subjectivité 😉)

Sans dévoiler le contenu de mon futur article, je pense qu’il est important de signaler que le blog a reçu le soutien de plusieurs membres du Hot Club de France, malgré la grande diversité des styles qui y sont représentés, et celui d’autres instances défendant un jazz plus actuel ou les musiques improvisées… Ce qui bien évidemment me réjouit profondément et me conforte dans ma démarche !

Stan Laferrière

Claude Bolling

Claude Bolling rejoint en cette fin d’année 2020, le Panthéon des musiciens de jazz Français.

Travailleur acharné, inventif, boulimique, touche à tout, il a beaucoup contribué (à l’instar de Jacques LoussierDidier LockwoodMichel Legrand et quelques autres) à l’exportation et à la reconnaissance du jazz Français à l’étranger. Également connu pour ses compositions « Cross over », mélangeant jazz et classique en mettant en scène des musiciens comme Jean-Pierre Rampal ou Alexandre Lagoya, il sera un compositeur important de musique de film et d’animation et s’imposera comme l’un des plus grands pianistes spécialistes du Ragtime.

J’ai eu la grande chance de travailler avec lui durant les années 90, et d’être un témoin actif de son « laboratoire musical ». J’ai énormément appris sur mon métier à son contact.

J’avais envie de vous faire partager ce petit extrait d’une émission d’André Francis de 1974, où Claude est parfaitement dans son élément, et nous montre sa connaissance des pianistes des années 1910 à 1940.

Merci pour tout ça Claude.

https://www.ina.fr/video/I09203645?fbclid=IwAR1TyvhQriOo7u0Pfm_Ef3iUOc1utiTm12KilWLjDTXV2GKMJO1C53shjPI

A écouter également, des enregistrements que les plus jeunes ne connaissent peut-être pas :

Les trio de 1953 avec Albert Nicholas (clarinette) et Kansas Fields (batterie)

Les duos de 1951 avec Roy Eldridge (trompette)

Claude Bolling et son orchestre (Big band) de 1956 “Les succès de Duke Ellington”

La plupart de ces enregistrements sont disponibles chez Frémeaux & associés.

Benny Carter et Saxomania

Additif à l’article sur Benny Carter, suite aux nombreuses questions concernant l’enregistrement de Saxomania avec Benny Carter.

Cet album enregistré au Théâtre des Champs-Elysées le 4 janvier 1988, fut le premier d’une longue série avec Saxomania, un septet créé par Claude Tissendier, qui comprenait 2 saxes alto, 2 saxes ténors et une rythmique. Nous avons par la suite, enregistré des albums avec Phil WoodsClark TerryGuy Laffitte, entre autres (et accompagné nombre de vedettes Américaines comme Herb Geller ou Lew Tabakin…)

Lors de cette séance, il était prévu que le batteur de Duke Ellington (de 1955 à 1966), Sam Woodyard (qui était venu à Paris dans les bagages de Gérard Badini pour y finir ses jours), joue quelques morceaux avec l’orchestre et Benny Carter. Malheureusement, le trac (eh oui) ou l’alcool (ou les deux), l’ont empêché de se joindre à nous et il est resté prostré à écouter en bas de l’estrade… Il est décédé quelques mois plus tard, le 20 septembre 1988.

Sam Woodyard était en France depuis la fin des années 70, et on le croisait souvent dans les clubs, on jouait même avec lui de temps en temps (Bon sang quel drive !! même fatigué, même saoul comme un cochon…). 

J’ai encore un souvenir incroyable à son sujet. Cela devait être en 1979 ou 1980, je jouais au piano avec mon tout premier trio, dans un club de la rue Dauphine à Paris « le Sélénite », avec Marc Bertaux à la basse et un copain de lycée à la batterie. Nous venions de terminer la soirée, vers 1h du matin, les copains étaient partis et je discutais avec ma maman qui était venue nous écouter. Lorsque débarque Sam Woodyard, à moitié saoul évidemment, deux baguettes dépassant de la poche arrière de son jean, vociférant, vraisemblablement quelques jurons intraduisibles… Il sort ses baguettes et hurle: « I WANNA PLAY ! I WANNA PLAY !”. Il se plante devant moi et avec son doigt, m’invite (euh ! ce n’est pas le bon terme…), m’intime l’ordre de filer au piano. J’avais 19 ans et j’étais terrifié ! Il se met à la batterie et commence à jouer le tempo tout seul. Voyant que je restais pétrifié devant le piano, il lança un titre : « “A” Train !!! ». Je m’exécutais bien sûr, jouant comme je pouvais et lui, chantant le thème derrière moi et me gratifiant de quelques « good boy ! good boy ! »… Nous avons joué peut-être pendant une heure en duo, uniquement des thèmes de l’orchestre de Duke, pratiquement seuls dans le club, ma mère médusée et le barman agacé, qui finira par nous mettre dehors…

Comme on dit : « c’est comme ça que le métier rentre » !… Ah ! Ah !

Stan Laferrière

“Sclérose en Jazz”

Face à la recrudescence des cas de neurasthénie chez les musiciens, Docteur Jazz lance une grande campagne de vaccination contre la “Sclérose en jazz”  

Le fait est: la pandémie qui touche la planète entière, aura, on le sait, des conséquences dramatiques sur l’économie mondiale. Le sujet n’est pas de polémiquer sur le pourquoi du comment, ni sur la gestion de nos édiles et gouvernants, ou le relais des médias ; les forums et l’ensemble des réseaux sociaux regorgent de ce type de discussions. 
 
La résultante immédiate et palpable des mesures de restrictions prises (à tort ou à raison) pour endiguer cette pandémie ; c’est que le maillage culturel si riche de notre pays est à présent en ruines… Car contrairement à ce que pensent peut-être certains, la réouverture des théâtres subventionnés ne fera pas renaître les petits festivals, les associations et les petites scènes, clubs etc, qui ont déjà mis la clé sous la porte et qui constituent (constituaient…) l’essentiel des opportunités de travail pour la grande majorité des musiciens de jazz.  Artistes, associations, festivals, salles de spectacles, agents artistiques, producteurs, techniciens ; nous avons tous un genou à terre, car nous sommes liés et solidaires. 
 
« Il faut se réinventer » a dit Abraracourcix le chef des Gaulois ! Mais ici ; point de potion magique !
 
Sans entrer dans la danse incantatoire du « Ya qu’à, faut qu’on », on peut se poser la question et réfléchir à la façon dont on peut rebondir individuellement et collectivement, en faisant abstraction (pour mener cette réflexion j’entends) des mesures économiques mises en place par le gouvernement pour les intermittents, qui n’auront finalement qu’un effet ponctuel et ne feront pas revenir le travail…
 
Se réinventer ; d’accord ! mais comment ? est-ce donné à tout le monde ? faut-il se reconvertir complètement et abandonner le monde de la culture ? 
 
Ce n’est pas vraiment nouveau… Des musiciens de jazz qui ont été contraints de changer de direction, de faire une autre activité pour joindre les deux bouts, ou d’abandonner carrément le métier pour y revenir plus tard ; il y en a eu, il y en a, il y en aura… Wes Montgomery travaillait à l’usine pour nourrir ses enfants, et on ne compte pas les stars du jazz qui ont été pour un temps, chauffeurs de taxi ou livreurs de pizzas… Sans faire de parallèle hasardeux, on peut tout de même se rappeler que la crise de 1929 a finalement engendré le développement et la prolifération des Big Bands et propulsé le jazz sur le devant de la scène !
 
Et si c’était le moment de sortir de sa coquille ? De cultiver sa différence, de mettre en avant ses points forts, de profiter de cette cassure certes stressante, pour réfléchir à de nouveaux projets ou mener à bien ceux que l’on a trop longtemps mis de côté. 
 
Est-ce mon optimisme presque maladif, qui peut parfois flirter avec la naïveté !? Je ne peux me résoudre à penser que le formidable tissu créatif de notre communauté d’artistes, le réseau de diffusion, et les millions de gens que nous irradions de nos talents, se sclérose et disparaisse, ou qu’il se fonde dans la masse infâme de la culture édulcorée et sans âme qui prendra sa place si nous baissons les bras !
 
Alors sous une forme un peu légère (nous en avons bien besoin) et sans doute dérisoire j’en conviens, Docteur jazz vous exhorte à ne pas sombrer dans une neurasthénie collective, dans cette « sclérose en jazz » sourde et latente qui petit à petit ronge notre moral. Communiquons, communions, montons des projets, sortons de notre zone de confort, prenons des risques, vivons et partageons notre passion, par tous les moyens possibles. 

Notre mission d’éduquer aujourd’hui le public de demain et lui donner des frissons de plaisir, n’a jamais été aussi impérieuse !
 
Stan Laferrière

Tout le monde peut s’y mettre ! Vous aussi, participez à la lutte contre la Sclérose en jazz ! En diffusant d’ores et déjà autour de vous le concept : 

« Adopte un orchestre »

Un projet d’application pour smartphone et une page Facebook dédiée sont à l’étude, pour inciter et aider les particuliers à organiser un concert chez eux, pour leurs voisins, amis etc… A suivre… 

Je tiens à saluer ici des initiatives solidaires et fédératrices, parfois anciennes, qui vont dans ce sens, comme les associations « Grands Formats », « Action Jazz » ou « l’UMJ » entre autres, qui œuvrent depuis des années et militent pour la reconnaissance la lisibilité et la diffusion du jazz en France, dans sa diversité.