Duke, Basie, King Cole : trois musiciens stars du jazz, trois pianistes oubliés…

De tout temps, le « star système », engendré et entretenu par les médias (Presse, radio, TV), a fait et défait des carrières, orientant souvent celles-ci vers tel ou tel aspect de la personnalité des artistes mis en lumière. Parfois, les artistes eux-mêmes se sont laissé entraîner par le tourbillon de la célébrité, mettant plus ou moins volontairement en « sourdine » une des facettes de leur talent, pour en accentuer une autre…

Quand on parle de Duke Ellington, on pense surtout au génie de la composition et de l’orchestration.

En Count Basie, l’on reconnait un exceptionnel chef d’orchestre, qui est invariablement associé à son Big Band, formidable et unique « machine à swing ».

Nat King Cole, quant à lui, est définitivement catalogué comme le chanteur « Crooneur » du siècle, titre honorifique qu’il partage avec Frank Sinatra.

Cependant, ces trois stars du jazz ont un point en commun : 

Ce sont tous des pianistes majeurs de l’histoire du jazz, dont on a souvent oublié l’importance et l’influence sur les générations de pianistes qui les ont suivis…∏

Duke Ellington (1899-1974) …

Oui ! Indéniablement, Duke Ellington peut être considéré comme l’un des plus grands compositeurs et orchestrateurs de tous les temps. Concernant son génie de l’orchestration et dans le style qui lui est propre, je le place personnellement au même niveau que Maurice Ravel.

Une production faramineuse (même si certains des « tubes » de son orchestre et quelques suites, ne peuvent lui être attribués en totalité *) le place en tête des compositeurs de jazz les plus joués de la planète. 

Né à Washington en 1899, il aura dirigé et écrit pour son orchestre, sans interruption de 1923 à 1974…

Pourquoi a-t-on occulté son jeu de piano, instrument qu’il commence à étudier à l’âge de 7 ans ? 

S’il est vrai que Duke n’est pas considéré comme un grand technicien, il a pourtant été dans les années 20 l’un des grands pianistes de style « Stride », fortement influencé par Willie Smith « The lion » et James P. Johnson, dont il se démarque toutefois assez rapidement. 

Son jeu de piano incisif, parfois même brutal, qui fait entendre des accords inattendus et des lignes mélodiques très personnelles, se détache bientôt de tout ce que l’on peut entendre à l’époque. Plus techniquement : la conduite horizontale des voix intermédiaires de ses « voicings », qui autorise et justifie bien des audaces harmoniques, est le reflet de la vision qu’il défend dans ses orchestrations et qui se retrouve tout naturellement dans son jeu de piano.

 S’il reste souvent discret au sein de son orchestre, ses introductions et interventions pianistiques sont extrêmement colorées et originales. (« Deep South Suite » 1945, « Masterpieces » 1951). Mais pour se rendre compte de la dimension du pianiste et de son audace harmonique, il faut l’écouter en duo avec Jimmy Blanton (1954), ou dans ce mémorable préambule de “Rocking in Rhythm” nommé “Kinda Dukish” ou même en solo (Paris 1970) par exemple… Son jeu est incroyablement orchestral !  

Il est difficile de parler de filiation pianistique, mais on retrouve pourtant des traces indélébiles de son empreinte sur des pianistes comme Thelonious MonkJacky Bayard ou Randy Weston… Je dirais que le Duke, pianiste inclassable, a influencé de près ou de loin d’autres pianistes inclassables !…

“Take the A Train “, “Mood Indigo ““Caravan “, “Far east suite “etc.… Mais cela fera certainement l’objet d’un article complet.

Count Basie (1904-1984) …

On a pu dire de Basie (de façon péjorative), qu’il jouait à l’économie, j’ai même lu que « c’était un pianiste médiocre » … Quelle méconnaissance ! … 

Count Basie a grandi, musicalement parlant, à Kansas City, berceau du Boogie Woogie, où il débute comme pianiste de l’orchestre de Benny Moten à la fin des années 20. Il suit les conseils avisés de Fats Waller (qui lui apprendra d’ailleurs à jouer de l’orgue), et va rapidement prendre de l’assurance en se révélant être un formidable chef d’orchestre et meneur d’hommes. Il remplacera en effet Benny Moten à la tête de son orchestre (devenu big band en 1927) au décès de celui-ci en 1935.

Au milieu des années 30, le célèbre producteur et « découvreur » de talents John Hammond entend Count Basie et dit de lui : « Je ne pouvais en croire mes oreilles… Basie avait développé un style d’une extraordinaire économie. En quelques notes, il disait tout ce que Fats Waller et Earl Hines pouvaient dire pianistiquement, usant d’une ponctuation parfaite, un accord, une note, capable de stimuler des souffleurs et de leur faire atteindre des sommets jusque-là inaccessibles. Entre 1932 et 1936, Basie avait découvert l’efficacité de la simplicité. » 

Cette simplicité (apparente) sera sa marque de fabrique, son étendard, qui viendra contraster avec la puissance des cuivres de son big band… Mais écoutez bien certains de ses solos, lorsque la main gauche se souvient que Basie est un grand pianiste de Stride et de Boogie-woogie (style apparu vers Chicago et à Kansas City au début des années 20 et dont les plus célèbres représentants furent Jimmy YanceyAlbert Ammons ou Pete Johnson), on reste collé au siège, comme dans l’album « Atomic » dans Kid from Redbank par exemple… Basie, piètre pianiste ? Laissez-moi rire…

Nat King Cole (1919-1965) …

J’ai gardé Nat King Cole pour la fin, car en matière pianistique, c’est certainement « l’oubli » le plus injuste et injustifié de l’histoire du jazz. 

King Cole fait partie de cette génération de pianistes (comme Teddy Wilson ou Mel Powel), qui ont débuté leur carrière en s’abreuvant du style de piano « stride » de leurs aînés, mais qui ont commencé à simplifier leur jeu de main gauche pour libérer le discours mélodique de leur main droite… 

Un des tout premiers à envisager cette nouvelle façon de jouer du piano, est sans doute Earl Hines (1903-1983) et ce n’est sûrement pas un hasard s’il fut une des principales sources d’inspiration du jeune pianiste King Cole

Cole monte son premier trio en 1937 (chose méconnue : Oscar Pettiford sera son tout premier bassiste). A l’écoute des premières faces de ce trio qui fera date dans l’histoire du jazz (Cole ne chante pas encore en soliste), on remarque la complexité rythmique et harmonique des arrangements, mais aussi et surtout le phrasé de piano, qui n’a plus grand-chose à voir avec les phrasés « swing » classiques de l’époque et qui préfigure très clairement le style Bebop qui va déferler à partir de 1939. 

Des pianistes comme Bud Powel ou Oscar Peterson lui doivent beaucoup (et ne s’en cachent pas) … Écoutez par exemple son solo dans les premières faces en trio (1938-1940) ou dans « I Know That You Know » dans l’album “After Midnight”, où il use abondamment de chromatismes, de gammes pentatoniques et de formules rythmiques inhabituelles. Les faces en trio ou quartet (sans basse) avec Buddy RichLester YoungCharlie Shavers sont également incroyables d’inventivité…

Après avoir été « découvert » par John Hammond (encore lui !!) et engagé en 1942 par la firme Capitol (dont il fera la fortune avec « Route 66 » et « Sweet Lorraine »), King Cole gravit très rapidement les marches de la célébrité (Il sera le premier noir à habiter Beverley Hills) et va quelque peu délaisser son piano au profit de sa voix de velours…

Je n’ai trouvé sur la toile, aucun article traitant clairement de ce sujet. Le blog voulait rendre justice à ces maîtres du piano jazz (Le très regretté Claude Carrière, spécialiste de Duke Ellington avait évoqué ce fait au cours d’une très belle conférence). 

J’aurai pu parler des heures de ce sujet, tant il existe d’autres pianistes de grand talent oubliés ou contrariés (comme Stéphane Grappelli par exemple, formidable pianiste, admirateur et disciple d’Art Tatum), mais je laisse le soin aux visiteurs du blog, de commenter cet article !

Stan Laferrière

Le violon dans le jazz

Dans l’esprit de la plupart des gens, le violon n’apparait pas comme un instrument historiquement fondateur, ou faisant partie de la genèse de la musique de jazz… Et pourtant !…

On peut avancer au moins deux faits, qui permettent de comprendre pourquoi, avant d’être un instrument « soliste » reconnu dans le jazz à partir des années 30, le violon est présent dans la quasi-totalité des orchestres de jazz depuis les années 1890 et jusqu’à la fin des années 20.

Stroviol (un petit cornet pour s’entendre, un gros pour le public)

Bien avant l’arrivée du jazz, au milieu du 19e siècle, le violon était déjà indissociable de la musique américaine et afro-américaine. Les cowboys utilisaient le violon (qui pouvait même être rudimentaire : « one string fiddle »), avec une guitare, une mandoline ou un banjo, pour animer leurs soirées et accompagner le « Square dance ». 

Les esclaves noirs quant à eux, étaient souvent chargés après leur journée de travail dans les plantations, de distraire leurs maîtres, voire d’animer leurs bals en jouant du « Cake Walk » (musique de danse populaire, qui donnera naissance au Ragtime). L’instrument « roi » de ces musiques de danse était sans conteste le violon !

One string fiddle

Un peu plus tard, vers la fin du 19e siècle et jusqu’à la fin des années 10 au moins, il existait à la Nouvelle-Orléans, deux types d’orchestres. D’une part les Brass Bands, orchestres à base de cuivres et d’anches agrémentés de percussions, utilisés pour les parades, les défilés et pour jouer de la musique « légère » à poste fixe. D’autre part, les orchestres à cordes (String Bands), essentiellement dévolus à la danse. La progressive fusion de ces deux types d’orchestre, et l’assimilation des styles de jeu des pianistes de Ragtime et des chanteurs de Blues, va alors faire émerger une nouvelle musique syncopée qui prendra finalement le nom de Jazz.

Toutes sortes de cultures se côtoyaient à la fin du 19e siècle à la Nouvelle-Orléans, qui est connue pour être le principal foyer (mais pas l’unique !) de la naissance du jazz. On pouvait notamment y rencontrer deux communautés noires distinctes : les Africains descendants d’esclaves, et les Créoles de culture Européenne. Les premiers jouaient en majorité des percussions et des cuivres (Brass Bands) et les Créoles plutôt les instruments enseignés dans les « bonnes familles » : le piano, la clarinette, le violon…

Lorsque la fusion des Brass Bands et des String Bands fut actée, le violon se retrouvat (comme la guitare) cantonné au rôle d’accompagnement et non plus de soliste, à cause de son faible volume sonore… Il faudra attendre les années 30 (l’enregistrement électrique de 1927 et donc les microphones), pour qu’il ait à nouveau une place de soliste, et que l’on voie émerger de grandes personnalités qui populariseront et installeront de façon pérenne l’instrument dans la musique de jazz.

Du fait que cet instrument ait perdu son rôle de soliste aux débuts du jazz et soit tombé progressivement en désuétude, il sera assez courant de voir des violonistes jouer d’un autre instrument, afin de s’assurer plus de travail dans les orchestres (à l’instar de Ray Nance, violoniste-trompettiste, chez Duke Ellington), ou alors ils créeront leurs propres formations.

Il est bien difficile de faire un catalogue de tous les merveilleux artistes qui ont su donner au violon ses lettres de noblesse dans le jazz. 

Un des premiers à véritablement créer un langage de violon « jazz » fut sans doute Joe Venuti à la fin des années 20. Il sera suivi par de grands solistes tels que Stuff SmithEddie SouthStéphane GrappelliSvend AsmussenRay NanceElek BacsikMichel WarlopRay Perry (Chez Lionel Hampton). Au début des années 50, qui voient la fin du Hot Club de France (le quintet à cordes de Django Reinhardt), et la prédominance du Be-Bop, on pense que la flamme du violon jazz est éteinte… Mais les braises seront bientôt attisées par une nouvelle vague de musiciens qui opteront souvent pour le violon électrique. De nouvelles stars de l’instrument vont émerger : Alan SilvaLeroy JenkinsOrnette ColemanJean-Luc PontyDidier LockwoodDominique PifarelyPierre Blanchard… 

Le renouveau du jazz Manouche au début des années 90, va également mettre en lumière de nouveaux talents du violon acoustique comme Florin NiculescuEva SlongoFiona MonbetDebora SefferAurore VoilquéLaurent Zeller et bien d’autres…

Sans entrer dans un classement de styles, on peut dire qu’il existe deux principales « écoles » de violon jazz  :

L’école classique, qui privilégie la pureté du son, et le lyrisme du discours.

L’école purement « jazz », qui tente de traduire l’expression des instruments à vent et de la voix.

Sans tomber dans la stigmatisation, on peut constater que globalement, les musiciens blancs, ayant pour la plupart une formation classique (mis à part Michel Warlop et JL Ponty), se trouvent plutôt dans la première catégorie.

Les musiciens noirs (à l’exception sans doute, d’Eddy South) se reconnaissent plutôt de la seconde esthétique.

Il n’y a qu’à écouter Stéphane Grappelli avec Django Reinhardt et Stuff Smith dans “After Midnight” avec le Nat King Cole trio, pour se rendre compte de l’incroyable diversité des styles et des approches…

Pour vous faire une idée du panorama qu’offre le violon dans le jazz d’avant-guerre (1927-1944), je vous invite à découvrir la superbe compilation disponible chez Frémeaux & associés.

Les interviews exclusives de 3 violonistes actuelles de grand talent :

Eva Slongo

Auraure Voilqué

Fiona Monbet

La guitare dans le jazz

LA GUITARE DANS LE JAZZ

Les origines de la guitare remontent si loin, que l’histoire serait trop longue à raconter ici. On peut seulement rappeler, pour replacer l’instrument dans le monde de la musique, que sa forme moderne est apparue (après différentes évolutions) en Espagne vers le treizième siècle. Guitare Latine : « Corps incurvé à long manche ». Déjà habituellement jouée avec un plectre, elle détrône rapidement le luth, pour devenir au début du seizième siècle, l’instrument roi dans les salons et pour faire la cour (Le dictionnaire de la musique de Jean-Jacques Rousseau au XVIIème la désigne comme un instrument portatif pour accompagner le chant). Très en vogue en Europe du nord au début du XIXème, elle sera bientôt supplantée par le piano, dans les salons à la mode comme chez les particuliers.

C’est un luthier Espagnol, Antonio de Torres (1817-1892), qui fixe le standard de la guitare « moderne » classique. Un autre luthier, Allemand celui-là, Christian Frederick Martin (1796-1873), émigré aux États-Unis, sera le père de ce qui deviendra la guitare folk à cordes métalliques. Au début du XXème siècle, un certain Orville Gibson (1856-1918) fondera sa firme, en adoptant pour sa part, la forme et les ouïes du violon. Enfin, à la fin des années 20, l’électrification de la guitare, lui donnera un nouvel essor et lui ouvrira de nouvelles voies…

Première période : acoustique

On peut dire grosso modo, que la guitare était présente aux débuts du jazz, car elle était l’instrument roi du Blues. Mais à cause de son faible volume sonore, elle sera très rapidement remplacée par le banjo, plus percutant (qui pourra même dans certains orchestres, pallier l’absence de batterie, comme dans le premier Hot Five de Louis Armstrong).

La guitare reviendra en force à l’avènement du style swing vers 1930, et nombre de banjoïstes se convertiront à la guitare… Comme Freddy Guy chez D. Ellington par exemple. D’autres comme Johnny St Cyr, jouaient déjà les deux instruments.

Eddie Lang

Les débuts de la guitare dans le jazz sont donc chaotiques, et durant la période allant de 1900 à la fin des années 20, son emploi est majoritairement réservé aux enregistrements et aux sessions avec des instruments peu nombreux ou peu sonores.

Des musiciens comme Lonnie Johnson (1899-1970), Eddie Lang (1902-1933, sans doute un des premiers improvisateurs à la guitare), ou Eddie Condon (1905-1973), vont lui donner ses premières lettres de noblesse dans le jazz naissant.

Guitare Selmer Maccaferri 1934

En France, dès le début des années 30, un certain Django Reinhardt (1910-1953), qui a lui aussi commencé par le banjo, créera un orchestre inédit avec uniquement des instruments à cordes dont 3 guitares ! Il sera également avec ce quintet novateur, un des pionniers du jazz Européen.

Deuxième période : électrique

L’utilisation du microphone dans les studios (qui remplace le cornet acoustique), sonne l’avènement de l’enregistrement « électrique » vers 1926-27. C’est une révolution dans le monde du jazz, qui va permettre, comme je l’ai dit dans un autre article, d’enregistrer enfin une batterie complète, d’améliorer considérablement la qualité des enregistrements, mais aussi de mettre en lumière et en valeur des instruments relégués jusqu’ici exclusivement dans un rôle d’accompagnement. Cette avancée technique ouvre la voie à la modernisation de la guitare, à son amplification sur scène, et donc à son émancipation. 

Mais paradoxalement, le style Swing qui va pointer son nez vers 1929, aura du mal à considérer d’emblée la guitare comme un potentiel instrument soliste. Les banjoïstes vont se convertir à la guitare, mais l’instrument gardera un rôle purement rythmique dans la plupart des orchestres, et jouera encore une dizaine d’années de façon acoustique en faisant le tempo. (Pour rappel : jusqu’à l’arrivée du bebop en 1939/40, le jazz était essentiellement une musique de danse).

Eddie Durham

Le véritable pionnier de la guitare électrique, est très certainement Eddie Durham (1906-1987). On l’entend jouer, avant tout le monde, de la guitare à « résonnance acoustique » équipée d’un micro, dans l’orchestre de Bennie Moten à Kansas city (Octobre 29 à décembre 32), dans New Vine Street BluesProfessor Hot StuffWhen I’m Alone… Il fera ensuite partie de l’orchestre de Jimmie Lunceford, dans lequel il enregistrera Hittin’ the Bottle, le 30 septembre 35, qui pourrait être considéré comme le premier enregistrement de jazz avec une guitare électrique.

Charlie Christian

Ce n’est qu’au milieu des années 30, qu’un certain Charlie Christian, âgé de 17 ans, rencontre Eddie Durham qui lui conseille d’acheter une guitare électrique. Le jeune guitariste va alors reproduire les solos des saxophonistes et imaginer une technique qui va permettre à la guitare de se hisser au même niveau que les cuivres dans l’orchestre… Il ouvre la voie à d’autres guitaristes moins connus et pourtant pionniers eux aussi, comme Floyd SmithLeonard Ware (chez Bechet en 38), Oscar Moore (fantastique dans le Nat King Cole trio de 37 à 48)Irving Ashby (dans le sextet de Lionel Hampton, et qui remplacera Moore chez Nat Cole), et bien d’autres encore…

Charlie Christian enregistrera ses plus beaux solos en 41 dans le sextet de Benny Goodman. Très influencé par l’arrivée du Bebop, il reste quelques traces de jam sessions en mai 41 avec Thelonious Monk et Kenny Clarke… Décédé prématurément d’une pneumonie le 9 mars 42, il passera le flambeau à Barney Kessel (qu’il rencontre en 39), et tous les guitaristes bebop comme Tal FarlowJimmy RaneyGrant GreenKenny BurrellWes MontgomeryJim Hall et tant d’autres, qui contribueront à la percée de la guitare dans le monde des instruments solistes et imposeront celle-ci comme un instrument aussi complet que le piano.

Gibson L7 CT

Aujourd’hui, dans le jazz que l’on qualifie d’actuel, la guitare s’est tellement émancipée avec des guitaristes comme John Mc Laughlin ou Pat Metheny, que l’on ne la considère plus du tout (et c’est peut-être dommage d’un certain côté) comme un instrument d’accompagnement ! belle revanche !

Voici une anecdote hallucinante que racontait volontiers Freddy Green à propos de son rôle dans l’orchestre de Count Basie (Il y jouera de 1935 à 1984…). Lorsqu’on lui posait la question : « mais pourquoi ne mettez-vous pas un micro devant la guitare ? on ne l’entend pas »Count Basie répondait : « La guitare ? On doit l’entendre lorsqu’elle s’arrête de jouer »

A écouter :

Pfffffftt ! Impossible de faire une sélection, c’est trop vaste, il y a trop de fantastiques guitaristes à découvrir… Reportez-vous à ceux que j’ai cités dans l’article, mais c’est évidemment très réducteur… 

A lire :

« Histoire de la guitare dans le jazz » 1983 de Norman Mongan. Préfacé par Barney Kessel. La bible ! (Très illustré, avec même quelques transcriptions de solos)

Stan Laferrière

Le saxophone dans le jazz

S’il est un instrument qui a grandi et a acquis ses lettres de noblesses avec la musique de jazz, c’est bien le Saxophone !   Cet instrument, arrivé tardivement, vers le milieu du 19ème siècle, n’a pas d’emblée trouvé sa place au sein de l’orchestre. Malgré quelques tentatives de compositeurs aventureux, il faudra attendre que le jazz s’en empare au début du 20ème siècle, pour assister à son essor fulgurant, au point qu’il devienne l’emblème incontesté de cette musique (qu’il demeure encore aujourd’hui).

ADOLPHE SAX

C’est un certain Adolphe Saxe, Belge établi en France (1814-1894), inventeur de génie, qui présente en 1841 le premier brevet d’un instrument appelé « Saxophone ». Avant cela, il met au point un diffuseur de vapeur de goudron pour aseptiser les usines et entrepôts (invention saluée par Louis Pasteur en personne !), il touche à la médecine, aux chemins de fer, mais son domaine d’action va vite se focaliser sur les instruments de musique. Dès son plus jeune âge, il démonte, ausculte, modifie toutes sortes d’instruments. Excellent clarinettiste, Adolphe déposera nombre de brevets pour améliorer la clarinette et la clarinette basse. Il prouve de façon scientifique que la forme du tube n’influe absolument pas sur le timbre de l’instrument, mais que c’est son diamètre et sa longueur…

A l’exposition de l’industrie Belge de 1841, il joue du saxophone derrière un rideau ! De peur sans doute qu’on lui dérobe son invention. C’est un peu symptomatique de la lutte permanente que va devoir livrer Adolphe, pour défendre ses inventions…

La première véritable implication du sax dans un orchestre se fit au sein de la musique militaire ! En 1847, Adolphe Sax avait déjà conquis 45% du marché Français des instruments à vent. Mais son but était clairement de voir son instrument joué dans l’orchestre classique ! Il fait du lobbying pour promouvoir le sax (Meyerbeer, Berlioz, entre autres). Après la période noire de la révolution de 1848, l’avènement du second empire va lui être favorable : en 1854, il est officiellement « facteur d’instruments de musique de la maison militaire de l’empereur ». Simultanément, il est nommé en 1857 directeur de la première classe de saxophone au conservatoire de Paris. Il dirige également la fanfare de l’Opéra de Paris et devient éditeur de musique en 1858. La guerre de 1870 et les troubles de la Commune, vont engendrer deux faillites successives. Dans le même temps, on supprime pour des raisons économiques (lui dit-on), sa classe de saxophone au conservatoire. Cela affectera beaucoup Adolphe… La troisième faillite en 1877 mènera finalement à la disparition de son entreprise et la quasi-fin de ses activités. Il continuera malgré tout à déposer des brevets pour faciliter les doigtés de la clarinette ou du basson. Avant de mourir à l’âge de 79 ans, il aura quand même la joie d’entendre son instrument joué dans l’orchestre ! Enfin ! BizetMassenet, Saint-SaënsCharpentier et quelques autres compositeurs, ont su capter le potentiel lyrique et original de cet instrument, alors même que les romantiques l’avaient clairement boudé…

Sax ténor Dupaquier avec un
sol grave !

LE SAXOPHONE

Le saxophone fait partie de la famille des « bois », bien qu’il soit en métal ! 

Adolphe Sax Crée au départ deux familles de 7 instruments :

Une accordée en Mib et Sib, et une autre accordée en Ut et Fa. Seule la première famille a survécu ! (sauf le ténor en Ut “C melody sax” et quelques rares altos en Fa “mezzo soprano”, qui sont pratiquement inusités de nos jours).

La famille des Saxophones se compose ainsi (du plus grave au plus aigu) :

Le saxo contrebasse en Mib, le basse en Sib, le baryton en Mib, le ténor en Sib, l’alto en Mib, le soprano en Sib et le sopranino en Mib. Adolphe voulait au départ, que la famille complète couvre la tessiture entière de l’orchestre, alors même que chaque saxophone ne possède qu’une tessiture de deux octave et demie.

ECHEC DANS LA MUSIQUE CLASSIQUE

Comme je le disais précédemment, l’accueil de ce nouvel instrument dans le monde des compositeurs du milieu du 19ème siècle, est plutôt frileux. Pourtant, des figures aussi importantes que Rossini, BerliozMassenetBizet, s’enthousiasment carrément, sans pour autant intégrer le saxophone dans leurs œuvres. Les premières pièces sont écrites par KastnerSingelée et Berlioz. Ce dernier, même s’il n’a pas écrit d’œuvres « majeures » pour le sax (un Sextuor « l’Hymne sacré » en 1844), a cependant toujours défendu l’instrument, qu’il cite même dans son célèbre « grand traité d’instrumentation et d’orchestration modernes », Il proclame de façon plutôt provocante : « Tout corps sonore mis en œuvre par le compositeur, est un instrument de musique ». La première véritable pièce qui met en valeur le sax est « le dernier Roi de Juda », un opéra de Georges Kastner, écrit en 1844. En 1872, Bizet et son « Arlésienne » donnera enfin une place au sax, dans une œuvre célèbre (plus de 30 ans après son invention).

Le manque de popularité de l’instrument est en grande partie dû à sa méconnaissance de la part des compositeurs, mais aussi à une pénurie d’instrumentistes sérieusement formés pour le pratiquer. On confiait généralement la partie de saxophone aux clarinettistes, qui n’aimaient pas trop ça. Il faudra attendre 1920 pour que le sax soit enfin admis et adopté dans l’orchestre !

J’entends déjà les saxophonistes classiques m’invectiver : “et le Boléro de Ravel alors ?!”. Je leur répondrais que le Boléro de Ravel (qui je le rappelle, était considéré par son compositeur comme une œuvre mineure…), fait entendre du saxophone, mais il n’est pas une œuvre pour saxophone, pas plus qu’il n’est une œuvre pour trombone (qui y fait pourtant un solo “iconique”). De plus, le Boléro a été composé en 1928, soit 87 ans après l’invention du saxophone… On peut cependant convenir que cette magnifique composition (il n’y a guère que Ravel lui-même qui considère que c’est une œuvre mineure !), constitue une belle revanche pour le saxophone, qui est gratifié de 2 solos, dans le morceau le plus joué au monde !

ET LE SAX DANS LE JAZZ ALORS ?

On cite souvent, pour ne pas dire systématiquement Coleman Hawkins, comme le père, voire « l’inventeur » du saxophone ténor dans le jazz. Oui, certainement, mais il semble tout de même curieux de baser toutes ces pseudo vérités sur le flou historique total qui entoure la première période du jazz, notamment par manque de traces écrites et sonores jusqu’à l’aube des années 20.

Ainsi l’on décrète que le premier disque de jazz fut enregistré par « l’Original Dixieland Jazz Band » en 1917. D’autres étaient pourtant allés en studio bien avant, en jouant une musique qui pouvait sans doute tout autant s’apparenter au jazz (James Reese Europe par exemple en 1913, à la frontière du Ragtime et du Jazz). Certaines figures du jazz naissant sont célèbres, sans avoir laissé la moindre trace phonographique, à l’instar de Buddy Bolden… Il est donc bien dommage d’occulter l’existence et l’importance des pionniers du saxophone dans le jazz, car à la vérité, l’instrument a eu également du mal à se faire une place dans l’orchestre de jazz (tout du moins au début, jusqu’en 1920… Tout comme dans l’orchestre classique…)

S’il n’est pas totalement faux de dire que le saxophone jazz est né avec Coleman Hawkins, il ne faut pas pour autant minimiser la période de la Nouvelle-Orléans.

La nomenclature de la section mélodique dans les premiers orchestres de jazz était pratiquement fixée à 3 soufflants : cornet, trombone, clarinette. Chacun ayant un rôle prédéfini dans les arrangements (ou plutôt les conventions) et dans la « collective » (partie improvisée à plusieurs). Le cornet jouant le « lead », la clarinette brodant plutôt en croches dans le médium aigu et le trombone faisant les relances et soulignant les fondamentales. Dès lors, l’insertion d’un quatrième soufflant nécessitait un travail de réorganisation, voire de ré harmonisation… C’est peut-être une des raisons qui ont fait traîner l’arrivée du sax dans les orchestres de jazz.

La plupart des saxophonistes alto ou ténor de la Nouvelle-Orléans étaient à l’origine des clarinettistes. Citons-en quelques-uns, puisqu’ils sont tombés dans l’oubli : Paul Barnes (chez Oscar CelestinKing OliverJelly Roll Morton)Earl Fouche (chez Sam Morgan)Andrew Morgan (le « Bechet » du sax alto. Il jouait chez son frère Sam)Louis Warnecke(Piron’s New Orleans orchestra)Stump Evans, le roi du Slap, un virtuose ! (Chez Jelly Roll MortonKing OliverErskine TateCarroll Dickerson) et beaucoup d’autres, comme Barney Bigard, dont on ne parle jamais du jeu de ténor (qu’il abandonna lorsqu’il rentra chez Ellington en 1928). A l’inverse, on ne parle pour ainsi dire que du jeu de sax soprano de Sidney Bechet, alors qu’il est incontestablement l’un des clarinettistes les plus importants de la nouvelle-Orleans. 

Il faut bien entendu évoquer l’orchestre « Chicagoan » de Franky Trumbauer et Bix Beiderbecke, qui comprenait au début des années 20, deux saxophones : celui de Trumbauer lui-même (un sax ténor en UT « C melody sax ») et le sax basse d’Adrian Rollini. C’est pour moi l’exemple parfait de ce que l’on peut produire de meilleur en matière de contrepoint improvisé collectivement à 4 voix, voire à 5, car le sax basse de Rollini vient à l’occasion se mêler à la mélodique pendant quelques mesures avant de reprendre son rôle de basse…

Le saxophone devient vraiment l’instrument « Roi » du jazz, grâce à l’avènement et l’essor des big bands au début des années 30.

En effet, en 1923, quelques pionniers comme Fletcher Henderson et Duke Ellington (lequel avant l’autre ?…), organisent leurs orchestres en sections d’instruments de la même famille. Une section de cuivres (au début, 2 cornets et un trombone) et une section d’anches (3 saxophonistes, qui jouent également de la clarinette). Cette forme préhistorique du big band, que l’on nomme communément « Formation Fletcher », va rapidement évoluer (sous l’influence d’arrangeurs comme Don Redman et Benny Carter), pour être finalement constitué, à l’aube des années 30, d’une section rythmique, de 3 ou 4 trompettes, 3 trombones et 5 saxophones (Benny Carter imposera le baryton en 1931). Ce nouveau format fait la part belle aux tuttis de saxophones, très spectaculaires car l’instrument est véloce (chez Jimmy Lunceford notamment). Il offre également un écrin aux solistes qui vont émerger, et ils seront très nombreux !

Le saxophone a enfin trouvé sa place, et sa technique ne va cesser de se développer au fil des années. Après le succès des saxophonistes « majeurs » de la « swing era » des années 30, comme Coleman HawkinsLester YoungJimmy Dorsey, Benny CarterBen Webster (et bien d’autres…), l’arrivée du Bebop (vers 1939), va entraîner le déclin des big bands et mettre sur le devant de la scène d’autres prodiges du saxophone. Charlie ParkerJohn ColtraneDexter GordonSonny RollinsEric DolphyOrnette ColemanBenny GolsonWayne ShorterRoland Kirk… Impossible de les citer tous !

Nous reparlerons du Saxophone au travers d’articles sur des saxophonistes…

A écouter : Tous les saxophonistes que j’ai cités… Mais pas que 😉

A voir : Vandoren TV. Très intéressant ! Mon ami Fred Couderc, grand spécialiste de l’instrument et de son histoire, y fait quelques magnifiques démonstrations !

A lire : « Histoires du saxophone » François et Yves Billard (la bible !)

Stan Laferrière

Le Scat vocal dans le jazz

Scat : style vocal dans lequel le chanteur ou la chanteuse, s’exprime par l’intermédiaire de syllabes ou d’onomatopées. La voix s’émancipe et devient soliste, elle n’expose plus seulement la mélodie, mais elle improvise au même titre que l’instrument.

Pour un chanteur de jazz, le scat reflète parfaitement ce que le solo est à l’instrument. Cette technique d’improvisation vocale utilise différents effets pour développer son phrasé : des onomatopées, des cris, des bruits, des mots imaginaires, tout est possible et envisageable.

Cette expression vocale nécessite, outre la technique vocale pure, un sens du rythme, une culture harmonique et une oreille développée. Comme pour l’improvisation sur l’instrument, le scat s’aborde avec une totale liberté créatrice. 

D’abord principalement anecdotique et parodique, il peut être selon les époques et les interprètes, humoristique (Slim & Slam), interactif et communicatif (Cab Callaway), mélodique (Ella Fitzgerald, Jon Hendricks) démonstratif (Dizzy Gillespie, Clark Terry), intimiste (Chet Baker), technique (Al Jarreau, Bobby Mc Ferrin), exubérant (Médéric Collignon, André Minvielle) …

C’est d’ailleurs dans les inflexions des chanteurs « pionniers » du blues, que les premiers instrumentistes de jazz vont aller puiser leur inspiration. À l’écoute des voix, ils vont chercher à reproduire les inflexions humaines en triturant le son de leurs instruments, en reculant les limites de leurs tessitures. Le Free jazz des années 60/70 en étant le reflet le plus significatif.

Le scat apparait comme un élément essentiel dans le développement du langage jazz. Grâce à l’imitation de la voix humaine, les “soufflants” chercheront sans cesse à se rapprocher des mêmes effets : glissando, vibrato, attaque, inflexion, sons bouchés… A l’inverse, le chanteur de jazz mêlera à son improvisation de nouveaux effets et performances, en empruntant au phrasé instrumental ou en parodiant le son de certains instruments (« l’human beatbox »)

Bien plus tôt, à la fin des années 20, le groupe vocal des Mills Brothers (4 frères chanteurs), rencontra un succès fulgurant. Ils imitaient à s’y méprendre le son des instruments avec leur voix.

On a souvent entendu que l’inventeur du scat serait Louis Armstrong. L’histoire raconte qu’un jour de 1926, alors qu’il avait fait tomber accidentellement les feuilles sur lesquelles se trouvaient les paroles de la chanson Heebie Jeebies, il aurait continué de chanter en remplaçant le texte par des onomatopées. 

Bien que l’on puisse imaginer que les premières tentatives soient possiblement nées par accident, il est probable que ce fut de façon moins « romancée » que pour Louis Armstrong

Les traces du scat sont indissociables de la voix, dès que celle-ci a commencé à broder autour de la mélodie. Le phonogramme en est le premier témoin.

Dans les années 20, Don Redman est sans doute l’un des premiers à faire entendre du scat sur un enregistrement (My Papa Doesn’t Two Time 1924). Le scat est alors plutôt utilisé comme une parodie des chants trop « convenus ». Il les paraphrase, souvent de façon humoristique.

C’est plutôt par le biais de la scène que le scat va trouver matière à développer sa technique, car les disques 78 tours, encore aux formats courts (trois ou cinq minutes), limitent considérablement tout développement, qu’il soit instrumental ou vocal. C’est l’arrivée du microsillon longue durée, associée à une image moins stéréotypée du chanteur de jazz, qui a permis au scat de s’imposer sur le disque et au-delà, de permettre à ses interprètes de s’élever au même rang que les instrumentistes.

La voix, qui n’avait été qu’un ornement servant à mettre en valeur les soli, devenait à présent un atout pour les grands orchestres, qui n’avaient eu jusqu’alors que des « chanteurs d’orchestre » venant apporter un peu de variété au répertoire purement instrumental. Les premiers vocalistes du jazz contribuèrent à tenir ce rôle. Leur voix, leur talent, mais aussi leur personnalité, apportaient à l’orchestre une saveur nouvelle et une image nettement plus attractive. 

On doit à l’orchestre du batteur Chick Webb d’avoir servi de tremplin à la chanteuse Ella Fitzgerald (Chick Webb fut d’ailleurs son premier mari). Elle fut la première chanteuse à être véritablement « soliste de l’orchestre ». Webb découvrit en elle un sens inné de l’improvisation qu’elle puisera dans le jeu des cuivres. Sa verve, son sens de la mélodie, ses attaques précises, ses vocalises et inflexions uniques, en ont fait la première « soliste vocale » de l’histoire du jazz. 

Chanteuse « hors catégorie », aussi à l’aise sur un standard de jazz que sur une bossa nova ou une chanson de variété, servie par des orchestres comme ceux de Count Basie ou Duke Ellington, le scat d’Ella Fitzgerald possède toujours une logique, un swing, un placement, une aisance hors du commun. Elle est l’exemple même de la chanteuse qui a su tirer le maximum de ses capacités. C’est elle qui a ouvert la voie à des générations de scatteurs. C’est la « boss », incontestablement !

Billy Holliday, aussi célèbre qu’Ella et malgré la reconnaissance que le jazz lui voue (à juste titre évidemment !!), ne se prêtera que rarement au scat, préférant à cela un rôle plus narratif, empreint d’un sens dramatique troublant qui provoque une émotion toute différente. 

Des chanteurs aussi célèbres que Frank SinatraNat King Cole, ou Tony Bennett, seront également très rarement scatteurs (sauf à chanter à l’occasion des lignes écrites ou prévues à l’avance) …

Quant à la grande Sarah Vaughan, chanteuse et pianiste, elle fût clairement influencée par le be-bop et à mon sens, sous-estimée. Ses scats sont plus « colorés » et très personnels, avec beaucoup d’effets et d’inflexions. On se doit de citer d’autres chanteurs comme Mel Tormé par exemple, qui a également apporté sa contribution à la technique du scat. Des chanteurs/instrumentistes issus du Bebop, comme Dizzy GillespieChet BakerJames Moody ou Clark Terry (Mumbles scatting). D’autres encore, Eddie Jefferson, Caterina ValenteSlim Gaillard… En France on oublie trop souvent Henry Salvador qui est un scatteur incroyablement original (« Salvador plays the blues » 1954).

Au fil des années, l’art du scat se transforme. De nouveaux artistes arrivent sur le devant de la scène, encore plus techniciens. 

Dans un jazz qui ne cesse de changer de visage, la voix continue plus que jamais de se faire une place de soliste. Jon Hendricks et les performances de son groupe, Lambert, Hendricks & Ross, donne aussi la preuve que les chanteurs peuvent être autonomes et faire du jazz instrumental en remplaçant les « soufflants ». De même en France dans les années 60 avec les Double-Six, formation vocale sous la direction de Mimi Perrin, qui reprend des morceaux de big band en y mettant des paroles, y compris sur les solos retranscrits à la note près. 

Les années 70 renoueront avec les chanteurs/scatteurs solistes. Al Jarreau sera sans conteste, la figure de proue de cette mouvance. Sa voix veloutée, ses scats originaux sauront séduire le public. Sur des reprises de Dave BrubeckPaul DesmondChick Corea, le chanteur imposera définitivement son style. L’album live Look To The Rainbow lui permettra d’être élu meilleur chanteur 1977 de la revue Down Beat, alors que Breakin’ Away (1981) le conduira au Top 10 du marché américain.

Si Al Jarreau incarne le renouveau d’un scat multiculturel et sans frontière, d’autres artistes comme La VelleBobby Mc Ferrin, Tania Maria, Dee Dee Bridgewater ou Cassandra Wilson, ont chacun dans leur style, fait perdurer la tradition du scat.

De nos jours, certains artistes Français sont à suivre avec intérêt, car ils perpétuent cette tradition du scat, dans des contextes musicaux très divers : Médéric CollignonCamille Bertault, Daniel HuckPatrick BackevilleAndré Minvielle et bien d’autres qui me pardonneront de ne pas les citer…

A l’étranger, je citerai la vocaliste Ukrainienne Kateryna Kravchenko, et l’Indienne Varijashree Venugopal

A écouter : (Sélection tout à fait personnelle et donc abominablement restrictive !!)

Anthology of Scat Singing (3 volumes par Philippe Baudoin chez Média7) Pour la genèse et la préhistoire !

Slim & Slam « Chiken Rhythm »

Henry Salvador (« Salvador plays the blues » 1954).

Ella Fitzgerald « Ella in Berlin » 1960 (live) « Ella & Basie » 1963 (studio)

The double six of Paris 1961 (le groupe enregistre 4 albums de 1961 à 1966, en utilisant le principe du re recording pour atteindre 12 voix)

Lambert Hendricks & Ross « Airgin » 

Al Jarreau « Take Five » 1976 

Le banjo dans le jazz

Le banjo est un instrument à cordes pincées nord-américain. Il se différencie de la guitare par sa table d’harmonie à membrane (peau). Le banjo serait un dérivé du luth ouest-africain « ekonting » apporté par les esclaves noirs et qui aurait engendré la création des premiers gourd-banjos (« banjo en gourde »). Le banjo représente toute une famille d’instruments et au début du XXème siècle, il n’était pas rare de voir des orchestres de banjos (avec banjo piccolo, soprano, alto, ténor, baryton, basse), à l’instar des orchestres de mandolines.

L’origine du banjo moderne remonte aux années 1830-40, avec un instrument plus ancien utilisé par les esclaves africains déportés aux États-Unis. Les musiciens noirs exploitèrent rapidement l’aspect rythmique de l’instrument, avec un tel succès, que les blancs du Sud des États-Unis commencèrent à s’y intéresser. 

À partir de 1890, le banjo se distingue dans le jazz « New-Orleans/ Dixieland ». Utilisé globalement de 1900 jusqu’au milieu des années 30. Le banjo connait à nouveau le succès après la seconde guerre mondiale, grâce aux Américains Pete Seeger (style traditionnel du Sud) et Earl Scrugg (Bluegrass) ainsi qu’au dixieland « revival » principalement en Europe (France et Grande Bretagne). Cet instrument a aujourd’hui pratiquement disparu de la scène du jazz « actuel », si l’on excepte le très original banjoïste Américain Béla Fleck et son orchestre de jazz fusion (mêlant le bluegrass, le jazz et la musique classique) : les Flecktones.

Dans les orchestres de la Nouvelle-Orléans, le banjo est autant considéré comme un instrument de percussion (il vient soutenir rythmiquement la batterie, qui est encore à l’époque très rudimentaire), que comme un instrument harmonique qui vient compléter l’accompagnement du piano. A eux deux, ils couvrent une tessiture et un spectre sonore important. 

Contrairement à ce que l’on pense souvent ; il n’existe quasiment pas à la Nouvelle-Orléans, d’orchestres avec le banjo comme seul instrument harmonique. Il s’associe presque toujours avec le piano (il peut à l’occasion y avoir un banjo et une guitare dans le même orchestre). Le style «dixieland revival » de l’après-guerre 39/45 va cependant voir apparaître des orchestres avec le banjo comme seul instrument harmonique (souvent le banjo ténor).

A noter également, et contrairement à ce que pensent beaucoup de gens ; le banjo était absent des fanfares à la Nouvelle-Orléans. Les fanfares jouaient sans instrument harmonique. Dans les orchestres jouant à poste fixe aux débuts du jazz, on lui préférait souvent la guitare…

Parmi la multitude de types de banjos, ceux utilisés principalement en jazz traditionnel sont :

Le banjo ténor 4 cordes (19 frettes) que l’on devrait, de par sa tessiture, plutôt nommer : banjo alto.

Il s’accorde le plus souvent en quintes : 

do-sol-ré-la ou sib-fa-do-sol  (accord plus doux)

Ce banjo, utilisé majoritairement dans les orchestres « New-Orleans » du début du XXème siècle, possède un registre naturellement aigu et percutant (bien que sa corde grave soit accordée plus bas que le banjo plectrum en accord « Chicago »). 

Le banjo ténor plectrum 4 cordes (long manche 22 frettes). Aussi appelé à tort « banjo de guitariste », car il s’accorde souvent comme les 4 dernières cordes de la guitare : Ré-sol-si-mi (« Chicago tuning »), mais il existe d’autres façons de l’accorder.

Ce banjo au manche plus long permet notamment d’avoir plus de graves et de rondeur, tout en gardant un registre aigu aisé. Il est donc plus polyvalent et s’accommode mieux de l’absence de piano. Il est également plus mélodique lorsqu’il est joué occasionnellement en « single note ». Ce banjo était également très employé à la Nouvelle-Orléans, et pas que par des guitaristes !

Le banjo guitare 6 cordes ou banjitar. Aussi appelé à tort « banjo de guitariste fainéant » (ahah !) car il s’accorde naturellement comme la guitare, mais ne se joue pas du tout de la même façon. (Donc les fainéants seront déçus !)

Des idées reçues et une polémique entourent le rôle et l’histoire de cet instrument. On a coutume d’entendre à son sujet que c’est un instrument hybride conçu tardivement (le modèle en photo est pourtant de 1925…), pour permettre aux guitaristes de jouer du banjo sans se donner de mal… Il s’agit en fait d’un instrument plus complet, déclinaison du banjo plectrum. Il convient de le jouer en utilisant les 4 cordes aigues (donc comme si on avait un plectrum accordé en « Chicago ») et d’utiliser les 2 cordes graves uniquement pour faire des « basses marchantes » et/ou soutenir la ligne de basse. En aucun cas on ne joue des accords à 5 ou 6 sons comme si on avait une guitare entre les mains. 

La preuve éclatante de sa légitimité et de son utilisation se trouve notamment dans la discographie du « Hot Five » et un peu moins du « Hot Seven » de Louis Armstrong. On y entend clairement Johnny Saint-Cyr jouer du 6 cordes dans 90% des faces du « Hot Five », et avec quelle maestria ! (D’ailleurs, sur quasiment toutes les photos du « Hot Five », on le voit poser avec son Véga 6 cordes). Le même Johnny Saint-Cyr (qui jouait le ténor, le plectrum, le 6 cordes et la guitare), disait dans une interview, que le « 6 cordes » était le seul « vrai » banjo ! Je lui laisse évidemment la responsabilité de cette affirmation ! 

Hot Five. Banjo 6 cordes

Dans le « Hot Seven » de même que dans les orchestres de Jelly Roll MortonDuke Ellington et Fletcher Henderson à la même époque, l’apport du tuba et de la contrebasse notamment ne justifie plus l’emploi systématique du banjo 6 cordes, il est plus courant de voir des banjos ténors et plectrums. 

King Oliver. Banjo ténor
Red Hot Peppers. Banjo ténor
Fletcher Henderson. Banjo plectrum

Avec l’invention de l’enregistrement électrique (1926) et les prémices de la guitare amplifiée, le banjo comme le tuba seront bientôt supplantés par la guitare et la contrebasse, et ce de façon quasi définitive au début de la  “swing era”  (1930). 

Bien qu’ayant baigné tout jeune dans le milieu du jazz « classique » (notamment), je n’ai découvert que tardivement le banjo, en tant qu’instrumentiste. Je dois dire que j’adore ça, et que de mon point de vue, on sous-estime les possibilités de cet instrument !

Une petite note d’humour ! A l’instar de l’Alto dans l’orchestre classique, le Banjo est un instrument qui souffre d’une mauvaise réputation dans le monde du jazz (essentiellement parce qu’il est associé à un style précis, contrairement aux autres instruments qui se sont adaptés à l’évolution du jazz). Quelques blagues (totalement injustes !) circulent donc à son sujet :

Quelle est la différence entre un banjo et un trampoline ?…Pour sauter sur un banjo ; pas besoin d’enlever ses chaussures…

Quelle est la différence entre un banjo et un oignon ?…Lorsqu’on coupe un banjo en deux, ça ne fait pleurer personne…

Quelle est la différence entre un banjo et une machine à laver ?…Les deux font à peu près le même bruit, mais avec la machine à laver, le résultat est beaucoup plus propre !…

Plus sérieusement, vous pouvez écouter : 

  • Johnny Saint-Cyr dans le Hot Five de Louis Armstrong et les Red Hot Peppers de J.R. Morton
  • Freddy Guy chez Ellington 1923-1930 (qui passa du banjo ténor à la guitare au début des années 30 et qui fût remercié en 1949)
  • Danny Barker (surtout au 6 cordes)
  • Béla Fleck et les Flecktones

Et lire :

  • Une histoire du banjo. Nicolas Bardinet éd. Outre Mesure (La bible !)

Stan Laferrière- docteur jazz

La batterie dans le jazz

sommairement…

L’histoire de cet instrument est particulière. La batterie n’aurait certainement jamais existé dans sa configuration actuelle, sans le Jazz !

Au début du XXième siècle à la Nouvelle-Orléans, à l’ère des « marching bands », plusieurs musiciens jouaient des percussions dans la formation : l’un de la grosse caisse, un autre des cymbales, un troisième de la caisse claire. Puis devant le succès de cette nouvelle musique, les orchestres ont commencé à être demandés pour jouer à poste fixe, et pour avoir des engagements mieux payés, il a fallu réduire le nombre des musiciens…On inventa alors la pédale de grosse caisse qui permit au même musicien de jouer de la grosse caisse, de la caisse claire et des cymbales en même temps : la batterie était née ! Une des pistes de l’origine du mot « Jazz »viendrait du fait que c’est le nom que l’on donnait alors au set de batterie, ainsi qu’aux orchestres qui jouaient avec une batterie.

Du reste ; anecdote personnelle qui renforce cette idée : mon arrière-grand-mère (née sous Napoléon III et décédée sous Giscard d’Estaing…), que j’ai eu la chance de connaitre et avec qui je discutais à la fin des années 70, du nouvel instrument que j’avais envie d’apprendre, me disait que c’était un « Jas »

Il existe d’autres hypothèses dont nous reparlerons peut-être…

Une idée reçue, principalement véhiculée par le phonogramme de l’époque (Années 10/20) consiste à dire que les batteurs de la Nouvelle-Orléans ne jouaient pas la cymbale de tempo, ni la grosse caisse et rarement la caisse claire. En fait, les techniques d’enregistrement dans les années 10 et 20 ne permettaient pas de capter correctement le son de la batterie complète et de plus, cela parasitait le son des autres instruments. Il faudra attendre 1926 et l’invention de l’enregistrement électrique par la « Western Electric » pour pouvoir enregistrer correctement une batterie complète. La plupart des batteurs de l’époque enregistraient donc auparavant avec seulement des cloches, des cymbales frappées (Splash de 12 à 16 pouces) et parfois une caisse claire discrète sans le timbre. Sur scène ces mêmes batteurs jouaient avec une batterie complète, souvent agrémentée de nombreuses percussions. Les sets de batterie sur scène étaient souvent impressionnants ! Il n’y a qu’à regarder les photos de l’époque. (Sonny Greer chez Ellington et Chick Webb dans les années 20/30 par exemple).

La pédale de Charleston quant à elle, apparut à la fin des années 20 (avec notamment Lionel Hampton et Kaiser Marshall chez Fletcher Henderson, qui furent dans les premiers batteurs à l’utiliser pour faire le tempo). Son utilisation pour faire le tempo en « cha-ba-da », est une des caractéristiques principales du style Swing (1930)

Puis de grands solistes ont fait avancer la technique de l’instrument et les accessoires qui le composent, pour fixer (dans les années 40) ce que l’on connaît comme la batterie moderne.

Quelques grands batteurs de Jazz : 

Des débuts : Baby Dodds, Zutty Zingleton, Sidney Catlett 

Du style swing (30/40) : Gene Krupa, Chick Webb, Lionel Hampton, Jo Jones

Du Big band : Sam Woodyard, Buddy Rich, Sonny Payne, Mel Lewis

Du jazz Be bop et hard bop : Art Blakey, Max Roach, Elvin Jones, Phil Joe Jones, Joe Morello, Roy Haynes

Si vous désirez en savoir plus :

Stan Laferrière

Docteur jazz