Le banjo dans le jazz

Le banjo est un instrument à cordes pincées nord-américain. Il se différencie de la guitare par sa table d’harmonie à membrane (peau). Le banjo serait un dérivé du luth ouest-africain « ekonting » apporté par les esclaves noirs et qui aurait engendré la création des premiers gourd-banjos (« banjo en gourde »). Le banjo représente toute une famille d’instruments et au début du XXème siècle, il n’était pas rare de voir des orchestres de banjos (avec banjo piccolo, soprano, alto, ténor, baryton, basse), à l’instar des orchestres de mandolines.

L’origine du banjo moderne remonte aux années 1830-40, avec un instrument plus ancien utilisé par les esclaves africains déportés aux États-Unis. Les musiciens noirs exploitèrent rapidement l’aspect rythmique de l’instrument, avec un tel succès, que les blancs du Sud des États-Unis commencèrent à s’y intéresser. 

À partir de 1890, le banjo se distingue dans le jazz « New-Orleans/ Dixieland ». Utilisé globalement de 1900 jusqu’au milieu des années 30. Le banjo connait à nouveau le succès après la seconde guerre mondiale, grâce aux Américains Pete Seeger (style traditionnel du Sud) et Earl Scrugg (Bluegrass) ainsi qu’au dixieland « revival » principalement en Europe (France et Grande Bretagne). Cet instrument a aujourd’hui pratiquement disparu de la scène du jazz « actuel », si l’on excepte le très original banjoïste Américain Béla Fleck et son orchestre de jazz fusion (mêlant le bluegrass, le jazz et la musique classique) : les Flecktones.

Dans les orchestres de la Nouvelle-Orléans, le banjo est autant considéré comme un instrument de percussion (il vient soutenir rythmiquement la batterie, qui est encore à l’époque très rudimentaire), que comme un instrument harmonique qui vient compléter l’accompagnement du piano. A eux deux, ils couvrent une tessiture et un spectre sonore important. 

Contrairement à ce que l’on pense souvent ; il n’existe quasiment pas à la Nouvelle-Orléans, d’orchestres avec le banjo comme seul instrument harmonique. Il s’associe presque toujours avec le piano (il peut à l’occasion y avoir un banjo et une guitare dans le même orchestre). Le style «dixieland revival » de l’après-guerre 39/45 va cependant voir apparaître des orchestres avec le banjo comme seul instrument harmonique (souvent le banjo ténor).

A noter également, et contrairement à ce que pensent beaucoup de gens ; le banjo était absent des fanfares à la Nouvelle-Orléans. Les fanfares jouaient sans instrument harmonique. Dans les orchestres jouant à poste fixe aux débuts du jazz, on lui préférait souvent la guitare…

Parmi la multitude de types de banjos, ceux utilisés principalement en jazz traditionnel sont :

Le banjo ténor 4 cordes (19 frettes) que l’on devrait, de par sa tessiture, plutôt nommer : banjo alto.

Il s’accorde le plus souvent en quintes : 

do-sol-ré-la ou sib-fa-do-sol  (accord plus doux)

Ce banjo, utilisé majoritairement dans les orchestres « New-Orleans » du début du XXème siècle, possède un registre naturellement aigu et percutant (bien que sa corde grave soit accordée plus bas que le banjo plectrum en accord « Chicago »). 

Le banjo ténor plectrum 4 cordes (long manche 22 frettes). Aussi appelé à tort « banjo de guitariste », car il s’accorde souvent comme les 4 dernières cordes de la guitare : Ré-sol-si-mi (« Chicago tuning »), mais il existe d’autres façons de l’accorder.

Ce banjo au manche plus long permet notamment d’avoir plus de graves et de rondeur, tout en gardant un registre aigu aisé. Il est donc plus polyvalent et s’accommode mieux de l’absence de piano. Il est également plus mélodique lorsqu’il est joué occasionnellement en « single note ». Ce banjo était également très employé à la Nouvelle-Orléans, et pas que par des guitaristes !

Le banjo guitare 6 cordes ou banjitar. Aussi appelé à tort « banjo de guitariste fainéant » (ahah !) car il s’accorde naturellement comme la guitare, mais ne se joue pas du tout de la même façon. (Donc les fainéants seront déçus !)

Des idées reçues et une polémique entourent le rôle et l’histoire de cet instrument. On a coutume d’entendre à son sujet que c’est un instrument hybride conçu tardivement (le modèle en photo est pourtant de 1925…), pour permettre aux guitaristes de jouer du banjo sans se donner de mal… Il s’agit en fait d’un instrument plus complet, déclinaison du banjo plectrum. Il convient de le jouer en utilisant les 4 cordes aigues (donc comme si on avait un plectrum accordé en « Chicago ») et d’utiliser les 2 cordes graves uniquement pour faire des « basses marchantes » et/ou soutenir la ligne de basse. En aucun cas on ne joue des accords à 5 ou 6 sons comme si on avait une guitare entre les mains. 

La preuve éclatante de sa légitimité et de son utilisation se trouve notamment dans la discographie du « Hot Five » et un peu moins du « Hot Seven » de Louis Armstrong. On y entend clairement Johnny Saint-Cyr jouer du 6 cordes dans 90% des faces du « Hot Five », et avec quelle maestria ! (D’ailleurs, sur quasiment toutes les photos du « Hot Five », on le voit poser avec son Véga 6 cordes). Le même Johnny Saint-Cyr (qui jouait le ténor, le plectrum, le 6 cordes et la guitare), disait dans une interview, que le « 6 cordes » était le seul « vrai » banjo ! Je lui laisse évidemment la responsabilité de cette affirmation ! 

Hot Five. Banjo 6 cordes

Dans le « Hot Seven » de même que dans les orchestres de Jelly Roll MortonDuke Ellington et Fletcher Henderson à la même époque, l’apport du tuba et de la contrebasse notamment ne justifie plus l’emploi systématique du banjo 6 cordes, il est plus courant de voir des banjos ténors et plectrums. 

King Oliver. Banjo ténor
Red Hot Peppers. Banjo ténor
Fletcher Henderson. Banjo plectrum

Avec l’invention de l’enregistrement électrique (1926) et les prémices de la guitare amplifiée, le banjo comme le tuba seront bientôt supplantés par la guitare et la contrebasse, et ce de façon quasi définitive au début de la  “swing era”  (1930). 

Bien qu’ayant baigné tout jeune dans le milieu du jazz « classique » (notamment), je n’ai découvert que tardivement le banjo, en tant qu’instrumentiste. Je dois dire que j’adore ça, et que de mon point de vue, on sous-estime les possibilités de cet instrument !

Une petite note d’humour ! A l’instar de l’Alto dans l’orchestre classique, le Banjo est un instrument qui souffre d’une mauvaise réputation dans le monde du jazz (essentiellement parce qu’il est associé à un style précis, contrairement aux autres instruments qui se sont adaptés à l’évolution du jazz). Quelques blagues (totalement injustes !) circulent donc à son sujet :

Quelle est la différence entre un banjo et un trampoline ?…Pour sauter sur un banjo ; pas besoin d’enlever ses chaussures…

Quelle est la différence entre un banjo et un oignon ?…Lorsqu’on coupe un banjo en deux, ça ne fait pleurer personne…

Quelle est la différence entre un banjo et une machine à laver ?…Les deux font à peu près le même bruit, mais avec la machine à laver, le résultat est beaucoup plus propre !…

Plus sérieusement, vous pouvez écouter : 

  • Johnny Saint-Cyr dans le Hot Five de Louis Armstrong et les Red Hot Peppers de J.R. Morton
  • Freddy Guy chez Ellington 1923-1930 (qui passa du banjo ténor à la guitare au début des années 30 et qui fût remercié en 1949)
  • Danny Barker (surtout au 6 cordes)
  • Béla Fleck et les Flecktones

Et lire :

  • Une histoire du banjo. Nicolas Bardinet éd. Outre Mesure (La bible !)

Stan Laferrière- docteur jazz

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8 thoughts on “Le banjo dans le jazz

  • 10 juillet 2020 at 11 h 17 min
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    Très sympathique revue de presse sur le Banjo dans le Jazz (le Banjo ténor, le Plectrum et le Banjitar … à ne pas confondre avec le Banjo 5 cordes, sûrement plus connu, et surtout utilisé en musique Bluegrass) !

    Un grand merci Stan pour cet article détaillé ! En effet, le Banjo 4 cordes est souvent dénigré et malheureusement rarement mis à l’honneur. J’ai d’ailleurs rencontré quelques difficultés quand j’ai commencé à pratiquer l’instrument, il y a 7 ou 8 ans. Ne connaissant personnes autour de moi jouant du 4 cordes, j’ai voulu chercher quelques pistes de travail sur You Tube. A ma grande surprise, il n’y avait quasiment rien de disponible à l’époque ! La plupart des vidéos ne proposaient que des tutos de Banjos 5 cordes . On trouve heureusement quelques vidéos pédagogiques très intéressantes sur le 4 cordes aujourd’hui mais toujours rien à voir avec les pléthores de vidéos sur la guitare par exemple.

    C’est donc toujours un grand plaisir de tomber sur un article, de surcroît récent, sur cet intrument ! Pour information, le mien est un vieux Paramount (Style B) des années 20. En le travaillant seul à la maison au début, il m’avait paru agressif et très “crin crin” ! Mon oreille de guitariste n’y était pas habitué 😉 ! Mais, il a justement le son idéal qui permet de “traverser” l’orchestre quand on joue en Marching Band. Mon premier Ténor était un Aria des 90’s, et il était totalement absorbé par les cuivres dès que je jouais en Quartet ou Quintet.

    Encore merci pour cet intéressant article Stan !

    Jean-Christophe

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    • 10 juillet 2020 at 11 h 30 min
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      Oui Jean-Christophe, il y a eu un petit regain de popularité dans les années 2010! 😉 donc quelques tutos sont apparus. Mais il y a quand même très peu de “spécialistes” de l’instrument (banjo “jazz”) en France…

      Si la chose intéresse suffisamment de gens, je ferai un post sur les modèles de banjos, et comment les choisir en fonction du style d’orchestre ou de l’accord choisi.

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      • 10 juillet 2020 at 11 h 42 min
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        Ah oui, de mon côté, ça m’intéresse !!! Personnellement, j’ai essayé très peu de modèle. J’ai surtout la référence du son Paramount dans l’oreille. Question puissance, mon Style B est parfait en formule Trio et Quartet en condition “Outdoor”, mais dès le Quintet, ça se gâte. Je me rappelle un été avoir vu un Sextet ou Septet à Saint-Jean-de-Monts sur la côte vendéenne. Le gars au Banjo avait un 4 cordes qui “crachait du feu de dieu”. Je n’en jouais pas encore … je ne me rappelle plus de la marque et du modèle.

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        • 15 juillet 2020 at 17 h 24 min
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          Pour jouer en plein air, il faut un modèle suffisamment puissant pour ne pas avoir besoin de frapper comme un sourd sur les cordes et faire saturer le son. C’est le gros défaut de beaucoup de banjoïstes… Le banjo est un instrument “délicat” (si si!) qu’il faut caresser et pas matraquer!… De plus, et on le sait moins, quand on ne s’entend pas dans un orchestre, ça ne veut pas dire que l’instrument ne “porte” pas à quelques mètres! On en reparlera…

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      • 10 juillet 2020 at 14 h 13 min
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        Très intéressé par un topo sur les modèles de banjos !

        Pour rebondir sur les propos de Jean-Christophe, c’est vrai qu’internet n’est pas très riche en vidéo péda sur le tenor. Eddy Davis alimentait régulièrement sa chaine Youtube (quelle tristesse de l’avoir perdu avec ce foutu covid), et il y a Jack Ray (Jazz Banjo Academy) qui commence à bien développer sa chaîne. Sinon le confinement a permis de voir Don Vappie faire des lives facebook quotidiens, très chouette pour écouter/voir de près une utilisation du tenor en solo !

        Et merci Stan pour cet article (et les autres). Bonne continuation !

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        • 15 juillet 2020 at 17 h 16 min
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          Oui, tout ce que l’on trouve concerne plutôt les banjo 5 cordes pour le Bluegrass…

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  • 15 juillet 2020 at 14 h 20 min
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    Bonjour,
    De mon côté, je suis aussi très intéressé.
    Je joue du banjo plectrum (accord standard) et il est vrai que je me sens bien seul.

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    • 15 juillet 2020 at 17 h 18 min
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      Bien! je ferai un topo alors sur le banjo Plectrum, les marques et leurs spécificités. Eventuellement un petit tutoriel sur la manière de l’utiliser…;-)

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