Duke, Basie, King Cole : trois musiciens stars du jazz, trois pianistes oubliés…

De tout temps, le « star système », engendré et entretenu par les médias (Presse, radio, TV), a fait et défait des carrières, orientant souvent celles-ci vers tel ou tel aspect de la personnalité des artistes mis en lumière. Parfois, les artistes eux-mêmes se sont laissé entraîner par le tourbillon de la célébrité, mettant plus ou moins volontairement en « sourdine » une des facettes de leur talent, pour en accentuer une autre…

Quand on parle de Duke Ellington, on pense surtout au génie de la composition et de l’orchestration.

En Count Basie, l’on reconnait un exceptionnel chef d’orchestre, qui est invariablement associé à son Big Band, formidable et unique « machine à swing ».

Nat King Cole, quant à lui, est définitivement catalogué comme le chanteur « Crooneur » du siècle, titre honorifique qu’il partage avec Frank Sinatra.

Cependant, ces trois stars du jazz ont un point en commun : 

Ce sont tous des pianistes majeurs de l’histoire du jazz, dont on a souvent oublié l’importance et l’influence sur les générations de pianistes qui les ont suivis…∏

Duke Ellington (1899-1974) …

Oui ! Indéniablement, Duke Ellington peut être considéré comme l’un des plus grands compositeurs et orchestrateurs de tous les temps. Concernant son génie de l’orchestration et dans le style qui lui est propre, je le place personnellement au même niveau que Maurice Ravel.

Une production faramineuse (même si certains des « tubes » de son orchestre et quelques suites, ne peuvent lui être attribués en totalité *) le place en tête des compositeurs de jazz les plus joués de la planète. 

Né à Washington en 1899, il aura dirigé et écrit pour son orchestre, sans interruption de 1923 à 1974…

Pourquoi a-t-on occulté son jeu de piano, instrument qu’il commence à étudier à l’âge de 7 ans ? 

S’il est vrai que Duke n’est pas considéré comme un grand technicien, il a pourtant été dans les années 20 l’un des grands pianistes de style « Stride », fortement influencé par Willie Smith « The lion » et James P. Johnson, dont il se démarque toutefois assez rapidement. 

Son jeu de piano incisif, parfois même brutal, qui fait entendre des accords inattendus et des lignes mélodiques très personnelles, se détache bientôt de tout ce que l’on peut entendre à l’époque. Plus techniquement : la conduite horizontale des voix intermédiaires de ses « voicings », qui autorise et justifie bien des audaces harmoniques, est le reflet de la vision qu’il défend dans ses orchestrations et qui se retrouve tout naturellement dans son jeu de piano.

 S’il reste souvent discret au sein de son orchestre, ses introductions et interventions pianistiques sont extrêmement colorées et originales. (« Deep South Suite » 1945, « Masterpieces » 1951). Mais pour se rendre compte de la dimension du pianiste et de son audace harmonique, il faut l’écouter en duo avec Jimmy Blanton (1954), ou dans ce mémorable préambule de “Rocking in Rhythm” nommé “Kinda Dukish” ou même en solo (Paris 1970) par exemple… Son jeu est incroyablement orchestral !  

Il est difficile de parler de filiation pianistique, mais on retrouve pourtant des traces indélébiles de son empreinte sur des pianistes comme Thelonious MonkJacky Bayard ou Randy Weston… Je dirais que le Duke, pianiste inclassable, a influencé de près ou de loin d’autres pianistes inclassables !…

“Take the A Train “, “Mood Indigo ““Caravan “, “Far east suite “etc.… Mais cela fera certainement l’objet d’un article complet.

Count Basie (1904-1984) …

On a pu dire de Basie (de façon péjorative), qu’il jouait à l’économie, j’ai même lu que « c’était un pianiste médiocre » … Quelle méconnaissance ! … 

Count Basie a grandi, musicalement parlant, à Kansas City, berceau du Boogie Woogie, où il débute comme pianiste de l’orchestre de Benny Moten à la fin des années 20. Il suit les conseils avisés de Fats Waller (qui lui apprendra d’ailleurs à jouer de l’orgue), et va rapidement prendre de l’assurance en se révélant être un formidable chef d’orchestre et meneur d’hommes. Il remplacera en effet Benny Moten à la tête de son orchestre (devenu big band en 1927) au décès de celui-ci en 1935.

Au milieu des années 30, le célèbre producteur et « découvreur » de talents John Hammond entend Count Basie et dit de lui : « Je ne pouvais en croire mes oreilles… Basie avait développé un style d’une extraordinaire économie. En quelques notes, il disait tout ce que Fats Waller et Earl Hines pouvaient dire pianistiquement, usant d’une ponctuation parfaite, un accord, une note, capable de stimuler des souffleurs et de leur faire atteindre des sommets jusque-là inaccessibles. Entre 1932 et 1936, Basie avait découvert l’efficacité de la simplicité. » 

Cette simplicité (apparente) sera sa marque de fabrique, son étendard, qui viendra contraster avec la puissance des cuivres de son big band… Mais écoutez bien certains de ses solos, lorsque la main gauche se souvient que Basie est un grand pianiste de Stride et de Boogie-woogie (style apparu vers Chicago et à Kansas City au début des années 20 et dont les plus célèbres représentants furent Jimmy YanceyAlbert Ammons ou Pete Johnson), on reste collé au siège, comme dans l’album « Atomic » dans Kid from Redbank par exemple… Basie, piètre pianiste ? Laissez-moi rire…

Nat King Cole (1919-1965) …

J’ai gardé Nat King Cole pour la fin, car en matière pianistique, c’est certainement « l’oubli » le plus injuste et injustifié de l’histoire du jazz. 

King Cole fait partie de cette génération de pianistes (comme Teddy Wilson ou Mel Powel), qui ont débuté leur carrière en s’abreuvant du style de piano « stride » de leurs aînés, mais qui ont commencé à simplifier leur jeu de main gauche pour libérer le discours mélodique de leur main droite… 

Un des tout premiers à envisager cette nouvelle façon de jouer du piano, est sans doute Earl Hines (1903-1983) et ce n’est sûrement pas un hasard s’il fut une des principales sources d’inspiration du jeune pianiste King Cole

Cole monte son premier trio en 1937 (chose méconnue : Oscar Pettiford sera son tout premier bassiste). A l’écoute des premières faces de ce trio qui fera date dans l’histoire du jazz (Cole ne chante pas encore en soliste), on remarque la complexité rythmique et harmonique des arrangements, mais aussi et surtout le phrasé de piano, qui n’a plus grand-chose à voir avec les phrasés « swing » classiques de l’époque et qui préfigure très clairement le style Bebop qui va déferler à partir de 1939. 

Des pianistes comme Bud Powel ou Oscar Peterson lui doivent beaucoup (et ne s’en cachent pas) … Écoutez par exemple son solo dans les premières faces en trio (1938-1940) ou dans « I Know That You Know » dans l’album “After Midnight”, où il use abondamment de chromatismes, de gammes pentatoniques et de formules rythmiques inhabituelles. Les faces en trio ou quartet (sans basse) avec Buddy RichLester YoungCharlie Shavers sont également incroyables d’inventivité…

Après avoir été « découvert » par John Hammond (encore lui !!) et engagé en 1942 par la firme Capitol (dont il fera la fortune avec « Route 66 » et « Sweet Lorraine »), King Cole gravit très rapidement les marches de la célébrité (Il sera le premier noir à habiter Beverley Hills) et va quelque peu délaisser son piano au profit de sa voix de velours…

Je n’ai trouvé sur la toile, aucun article traitant clairement de ce sujet. Le blog voulait rendre justice à ces maîtres du piano jazz (Le très regretté Claude Carrière, spécialiste de Duke Ellington avait évoqué ce fait au cours d’une très belle conférence). 

J’aurai pu parler des heures de ce sujet, tant il existe d’autres pianistes de grand talent oubliés ou contrariés (comme Stéphane Grappelli par exemple, formidable pianiste, admirateur et disciple d’Art Tatum), mais je laisse le soin aux visiteurs du blog, de commenter cet article !

Stan Laferrière

Podcast de la suite complète sur l’histoire du jazz

Suite complète sur l’histoire du jazz en quintet “De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés”. Composée et racontée par Stan Laferrière.

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Patrick Artéro : Trompette-Bugle

Nicolas Montier : Saxes-Clarinette-Guitare électrique

Philippe Milanta : Piano

Pierre Maingourd : Contrebasse

Stan Laferrière : Batterie-Banjo-Guitare acoustique-Vocal-Piano (Tableau 1 Rag)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Partitions disponibles

De Basin Street à saint-Germain-Des-Prés

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés : Suite originale sur l’histoire du jazz. Dernier épisode

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FRENCH TRIP (St Germain des prés/Paris 1959)

Voici venir l’un des plus authentiques génies de l’histoire du jazz : Monsieur Art Blakey. S’il aime parfois scander sur sa batterie des tempos archaïques, c’est qu’il n’a pas oublié ni les « Marching bands » des précurseurs du jazz à la Nouvelle-Orléans, ni les percussions obsessionnelles de ses ancêtres Africains. Ce qui ne l’empêche nullement d’être l’un des batteurs les plus originaux et novateurs de sa génération. Blakey est un grand seigneur au sourire éclatant. Il a consacré 40 ans à diriger ses « Jazz Messengers », à développer le talent de musiciens qu’il recrutait et qui deviendront plus tard de grands noms du jazz : Clifford Brown, Lee Morgan, Benny Golson, Wayne Shorter, Keith Jarrett, Wynton Marsalis… Une telle attitude en milieu artistique, n’est guère fréquente et est infiniment respectable. Chef de file du style « Hard Bop », qui précéda de peu la révolution du « Free Jazz », son credo est de retourner aux sources du jazz : le Gospel, la Soul, le Blues ; véritables racines de la musique Afro-Américaine. FRENCH TRIP fait référence à ce séjour à Paris que firent les « Jazz Messengers » en 1959 et où ils gravèrent dans un club de St Germain des prés, le célèbre « Blues march ».

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Patrick Artéro (Trompette)

Nicolas Montier (Saxe ténor)

Philippe Milanta (Piano)

Pierre Maingourd (Contrebasse)

Stan Laferrière (Batterie)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Partitions disponibles ici  

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés : Suite originale sur l’histoire du jazz. Episode 12

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THERE’S NO BUTTERFLY (Jazz festival/Newport 1955)

Miles Davis est passé avec sa trompette, par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il en a même inventé de supplémentaires invisibles au commun des mortels. Et pour Miles, la plupart des mortels sont communs ! Le jazz ne manque pas de figures excessives : Jelly roll Morton, Charlie Mingus. Mais Miles est, d’après lui-même, le plus excessif des excessifs. Quand une forme musicale a donné tout son suc, il passe à la suivante. Quand sa chemise est sale, il en commande 12 nouvelles. Quand un policier lui défonce le crâne à coup de matraque, il va le lendemain se faire démolir ce qu’il en reste sur un ring de boxe. Miles Davis est difficile à suivre musicalement, mais c’est parce qu’il est toujours en avance sur tout le monde. Instigateur de plusieurs styles majeurs de l’histoire du jazz, on le retrouve à la pointe de l’innovation dans tous les courants qui voient le jour depuis les années 50 jusqu’à sa disparition en 1991. THERE’S NO BUTTERFLY, évocation du célère « All blues », nous replonge dans l’univers du formidable quintet qu’il dirigeait en 1955 aux côtés de John Coltrane, Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones.

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Patrick Artéro (Trompette)

Nicolas Montier (Saxe ténor)

Philippe Milanta (Piano)

Pierre Maingourd (Contrebasse)

Stan Laferrière (Batterie)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Partitions disponibles ici 

De basin Street à Saint-Germain-Des-Prés

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés : Suite originale sur l’histoire du jazz. Episode 11

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CHEESE CAKE (The Haig/West coast 1952)

Les existences de Gerry Mulligan et de Chet Baker ne se sont croisées que pendant peu de temps. Ils avaient 25 ans tous les deux lorsqu’ils formèrent, en 1952 à Los Angeles, un quartet à haut risque au plan harmonique, sans piano ! L’accompagnement se limitant à une contrebasse et une batterie. A part leur origine bourgeoise blanche et leur physique de play-boy, Chet et Gerry ont peu de points communs. Chet Baker a, en effet, appris la trompette en autodidacte, pour jouer comme Harry James, et ne s’est décidé qu’à 20 ans à étudier sérieusement l’harmonie et l’analyse musicale. Gerry Mulligan, à l’inverse, a reçu très jeune une formation musicale complète et on lui a enseigné le jeu de tous les saxophones et du piano. Lorsqu’ils se rencontrent en Californie, Chet et Gerry, s’ils ont vécus avec la même passion la naissance du Be-bop, et ont été bouleversés par Parker, Gillespie et Bud Powell, se sont également mis à l’écoute d’un courant parallèle plus sophistiqué, plus sobre, plus « cool » qui s’amorce sous l’impulsion d’autres novateurs, Miles Davis en tête. C’est ainsi que naît le « Mulligan quartet » et que sont enregistrés en quelques mois une vingtaine de titres qui feront date dans l’aventure du jazz « West coast » né en 1949 avec l’album « Birth of the cool » de Miles Davis. Avec CHEESE CAKE, on retrouve toutes les caractéristiques de ce quartet mythique et du style si particulier qu’il incarne.

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Patrick Artéro (Bugle)

Nicolas Montier (Saxe baryton)

Pierre Maingourd (Contrebasse)

Stan Laferrière (Batterie)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Partitions disponibles ICI

Mélodie contagieuse, ou l’histoire d’un standard…

“In A Mist”

Bonjour et bienvenue dans cette rubrique du blog Docteur Jazz, disponible en podcast ! 

Il s’agit de voyager à travers l’histoire d’un standard de Jazz, célèbre ou non, et de vous faire découvrir les versions parfois iconoclastes, qu’en ont fait les jazzmen dans les décennies qui ont suivi sa composition.

J’ai décidé d’ouvrir cette rubrique avec un morceau emblématique, écrit par un musicien non moins emblématique. Je veux parler de « In A Mist » composé par Bix Beiderbecke. Musicien dont j’ai déjà parlé dans un article sur le blog

De Basin Street à Saint-Germain-Des Prés

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés: suite originale sur l’histoire du jazz. épisode 10

WATCH YOUR STEP (52nd Street/Broadway 1945)

Versez, dans un béret Basque, un oiseau virtuose, un clown timbré jouant de la trompette, une quinte bémol, un Oop Bop Sh’Bam. Touillez, saupoudrez de salt peanuts. Secouez le tout vigoureusement à 300 à la noire et précipitez le mélange sur le plateau d’un Teppaz 78 tours. S’élève alors le chant du jazz Be-Bop. Lassés du jazz swing dévolu à la danse et dont les lauriers reviennent une fois encore aux jazzmen blancs comme Glenn Miller, Benny Goodman, ou Tommy Dorsey… Dizzy Gillespie et Charlie Parker atterrissent dans la 52ièmerue de Broadway à bord d’un OVNI aux allures de trompette coudée et de sax alto. Ils arrivent d’une étoile lointaine où règne un jazz dont les harmonies sont d’une richesse mystérieuse et les mélodies d’une vélocité extravagante. Dizzy et Bird, principaux instigateurs de ce style Be-bop, bientôt rejoints par d’autres extraterrestres du jazz, vont déclencher une révolution qui divisera, et notamment en Europe, le monde du jazz. Tout ce qui est convenu et logique, est exclu, on cherche à choquer l’auditeur avec des phrases heurtées. Seule concession : on utilise les « canevas harmoniques » des vieux standards. WATCH YOUR STEP utilise ce principe et offre une nouvelle mélodie sur les harmonies de « Stella by starlight ».

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Patrick Artéro (trompette)

Nicolas Montier (Saxe alto)

Philippe Milanta (Piano)

Pierre Maingourd (Contrebasse)

Stan Laferrière (Batterie)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Partitions disponibles dans la boutique

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés

De Basin Street à Saint-Germain-Des-Prés: suite originale sur l’histoire du jazz. épisode 9

THE MOON DRIVES ME LOON (J.A.T.P./Californie 1944)

Pourquoi donc Coleman Hawkins, gentleman à l’allure fière, hérita-t-il du surnom de « Bean » ? Grand seigneur à tendance despotique, musicien érudit et curieux, en permanente évolution artistique, tel est ce novateur qui a donné ses titres de noblesse au saxophone ténor. Très attaché à son indépendance, Hawkins aimait bouger, se remettre en cause. C’est sans doute pourquoi il changea si souvent de contexte musical. Seul Fletcher Henderson parvint à le retenir quelques années dans son orchestre. Le reste de sa vie fut consacré aux voyages et à de multiples partenariats musicaux souvent couronnés de succès mais toujours brefs. Difficile de suivre son parcours musical. Depuis les années 20 chez Fletcher, où il invente quasiment le saxophone, jusqu’aux années 50 où on le retrouve, parfaitement à son aise, aux côtés de Thelonious Monk ! Une telle faculté d’évolution est rare chez les jazzmen. Entre ces deux extrêmes se situe, en 1939, son chef-d’œuvre absolu « Body and soul » : négligeant la mélodie pourtant superbe de cette ballade, l’inspiration d’Hawkins n’est guidée que par la riche trame harmonique du thème. THE MOON DRIVES ME LOON est une évocation de cette pièce d’anthologie.

Enregistré « live » en 1996 à l’Automobile club de France, par Bruno Minisini.

Nicolas Montier (Saxe ténor)

Philippe Milanta (Piano)

Pierre Maingourd (Contrebasse)

Stan Laferrière (Batterie)

Composé et arrangé par Stan Laferrière

Pictogramme : Philippe Du Peuty

Cover graphic design : Béatrice Lambrechts

Partitions disponibles ici

D’où vient le répertoire de jazz ?

D’où vient le répertoire du Jazz ? A-t-on toujours joué les mêmes morceaux ? Peut-on tout jouer de façon jazz ?… Autant de questions que l’on ne se pose sans doute pas tous les jours, mais qui sont historiquement intéressantes…

Le répertoire qui est utilisé par la musique de jazz, évolue avec les époques et les styles qui jalonnent son histoire : on peut dégager grosso modo 5 grandes époques :

· La période 1900 à 1920 où le jazz emprunte essentiellement au répertoire traditionnel issu du gospel, du ragtime et du blues. Ces trois formes musicales issues de cultures différentes, ou plutôt leur fusion, est à l’origine de la naissance du jazz, et c’est tout naturellement dans ce répertoire, que ce style naissant va aller puiser, au cours de sa période d’individuation (1890-1915 environ). Ce répertoire sera utilisé dans les « marching bands » ou fanfares qui animeront les fêtes et évènements importants (plutôt à la nouvelle Orléans où le jazz est né), mais aussi par les premiers orchestres de jazz statiques : le « Créole jazz band » de King Oliver ou « l’Original dixieland jazz band » par exemple.

· Puis à partir du milieu des années 20 et jusqu’à la fin des années 30, le jazz, qui est à l’époque de la « swing era », essentiellement une musique de danse, puisera surtout dans les thèmes écrits pour les comédies musicales de Broadway (c’est ce que l’on appelle l’American song book). Ce sont tous les standards que nous connaissons et qui sont encore joués aujourd’hui… Ces standards sont majoritairement écrits par des compositeurs qui ne sont pas jazzmen (George Gershwin, Irving Berlin, Cole Porter etc…). Mais il y a évidemment des exceptions et de taille !! Pour la plupart pianistes… Jelly Roll Morton, Fats Waller, Duke Ellington, Hoagy Carmichael, etc…

· Vient ensuite, entre 1940 et 1950, la période du be-bop, où l’on utilise les canevas harmoniques des standards de Broadway pour écrire de nouvelles mélodies plus alambiquées et sur des tempos plus rapides (Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Miles Davis…)

· Puis, avec l’arrivée du cool et du hard bop à l’aube des années 50, la musique n’est plus écrite pour danser, les compositeurs vont alors explorer de nouvelles voies et être plus innovants sur la forme… c’est aussi à ce moment que beaucoup de grands solistes/compositeurs vont créer leur propre song book et devenir des « fournisseurs » de standards !… Thélonius Monk, Charlie Mingus, Horace Silver, Benny Golson, Joe Henderson, Duke (toujours), et tant d’autres…on continue cependant à jouer les vieux standards mais on les adapte, on les modernise…

· Enfin, vers la fin des années 60/début 70, la musique de jazz, qui s’essouffle un peu après la période du free jazz, et bien que déjà métissée à l’origine, va s’ouvrir à d’autres cultures ; Hispaniques, Indienne, Europe de l’Est etc… Ce nouveau courant de « jazz fusion » va faire naître un nouveau répertoire avec des compositeurs comme Chick Coréa, Herbie Hancock etc…

Dans la mouvance du « free jazz » (dont la gestation débute dans les années 50 déjà), deux courants plus confidentiels, au sein desquels évolueront pourtant de très grands musiciens, doivent être mentionnés, bien qu’ils n’aient pas généré un grand nombre de standards.

– Le « Third Stream » né vers le milieu des années 50. George Russell, John Lewis, Jimmy Guiffre, Eric Dolphy, Ornette Coleman… Des artistes qui désiraient déjà élargir l’horizon du jazz.

– L’AACM (Association for Advanced Creative Musicians), sorte de coopérative d’artistes, créée à Chicago en 1965 par Richard Abrams (pianiste) Malachi Favors (contrebassiste), Jodie Christian (pianiste), Phil Cohran (trompettiste), Steve Mc Call (batteur), suivis par une cinquantaine d’artistes toutes disciplines musicales confondues…

De nos jours, lorsque l’on parle de standards, on fait essentiellement référence aux morceaux de Broadway des années 30 et aux classiques du be bop et du hard bop. Ce sont majoritairement ces morceaux qui sont joués en « jam sessions ».

On remarque que l’harmonie, avec des codes purement jazz, s’émancipe vraiment à partir des courants bebop et cool. La composante rythmique qui prédominait jusqu’alors (tant le jazz était essentiellement une musique de danse), passe au second plan au profit de l’harmonie, de la diversité des formes, car désormais, le jazz « s’écoute » en concert, en club, en festival…. Les compositeurs sont alors beaucoup plus en recherche d’originalité créative. Le répertoire s’étant finalement adapté à la demande sociale et à l’évolution de la musique…

Peut-on tout jouer de façon jazz ?

Oui, on peut utiliser n’importe quel support mélodique et le transformer en jazz… Il suffit d’intégrer au jeu ou à l’arrangement, une (ou plusieurs) composante qui forme son « ADN » : le swing (croche ternaire, syncopes, placement rythmique), la paraphrase ou improvisation, les codes d’harmonisations spécifiques (Enrichissements, substitutions, superpositions, emprunts…) ; et l’on peut transformer n’importe quelle mélodie en morceau de jazz… (Basie’s Beatle bag 1966 : la version de « Michele » des Beatles, ou la revisite de Led Zeppelin par Franck Tortiller et l’ONJ par exemple…). Cela pourra faire l’objet d’un autre article !…

Stan Laferrière

Docteur Jazz