Histoire du jazz : Ce qu’il faut savoir…

HISTOIRE DU JAZZ

« Ce qu’il faut savoir… »

Synthétisation des principales notions historiques et techniques

  1. Étymologie
  2. Caractéristiques principales du Jazz et essai de définition
  3. Bref historique de la naissance et de l’évolution des styles de Jazz

1. Étymologie

Il existe de très nombreuses théories sur l’étymologie du terme « jazz » …

Trois d’entre elles (qui se corroborent et se complètent les unes les autres), retiennent ma préférence :

  1. On trouverait dans certains dialectes Africains des mots très voisins. En Malenke, « jasi » signifie « vivre intensément », « être excité ». En Bantou « jaja » signifie « danser, jouer de la musique »
  2. Pour les Créoles : dérivation du Français « jaser » (piailler, parler fort, de façon énervée).

Le fait que le jazz ait été dès ses origines, considéré comme une musique très énergique, voire sauvage, donne du crédit a cette thèse… le mot « Jas » aurait très rapidement désigné la batterie et les orchestres qui en utilisaient une (« jas band »), ce nouvel instrument (apparu grâce au jazz) caractérisant le côté énergique de la musique de jazz.

Une anecdote personnelle me fait franchement pencher en faveur de cette thèse : J’ai eu la chance de connaitre mon arrière-grand-mère paternelle, qui était née sous Napoléon III. Lorsqu’elle apprit que je jouais de la batterie, elle me dit « Tiens, tu joues du Jas ? » (Sous-entendu, l’instrument…)

3. Étymologie plus vulgaire : déformation de l’argot « jizz » qui désigne la semence masculine. Cette déformation se retrouve d’ailleurs dans quelques titres de vieux morceaux de jazz chantés par des femmes : « Give Me Your Jas », « I Don’t Want Your Jas » …

Il est un fait que le jazz est en partie né dans les maisons closes de Storyville (le quartier mal famé de la Nouvelle-Orléans).


2. Caractéristiques principales du Jazz et essai de définition :

Là encore, il y a eu de multiples tentatives pour donner une définition du Jazz, mais il apparaît finalement que seule une culture approfondie du Jazz, plus sensitive et émotionnelle que théorique, permet de le comprendre vraiment. En cela, les jazzmen sont donc mieux placés que les théoriciens (de mon point de vue), pour en donner une définition satisfaisante.

Le Jazz est une forme de musique qui vit le jour aux Etats-Unis à la charnière des 19ème et 20ème siècles, grâce principalement à la rencontre des musiques Africaines et Européenne. Au départ c’est un art collectif destiné à la danse et aux fêtes. L’instrumentation, les mélodies, et les harmonies du Jazz sont essentiellement issues de la tradition musicale occidentale. Le rythme, le phrasé (apport de la gamme pentatonique et des « Blue notes ») et la production sonore, sont dérivés de la musique Africaine et de la conception musicale des Afro-américains.

Le jazz diffère de la musique Européenne par 3 éléments fondamentaux :

  1. La relation particulière au tempo, définie par le terme « swing »
  2. Une spontanéité de la production musicale dans laquelle l’improvisation (et particulièrement l’improvisation collective) joue un rôle majeur.
  3. Une sonorité et un phrasé qui reflètent la personnalité de l’exécutant.

Ces 3 caractéristiques fondamentales se sont transmises et se transmettent encore, oralement d’une génération à l’autre. Les différents styles et les phases d’évolution qu’a connus le Jazz depuis ses origines, se caractérisent par le fait que les 3 éléments fondamentaux du Jazz (swing, improvisation et production du son), acquièrent temporairement une importance diverse, et que la relation qu’ils entretiennent entre eux se modifie en permanence (sous-entendu : un morceau de jazz ne peut être joué deux fois de la même manière. De la même façon, le style influe sur la manière d’interpréter un même morceau).

Pour résumer : en jazz, ce n’est pas tant ce que l’on joue qui compte, mais plutôt la façon de le jouer.

Le swing :

Qu’est-ce que le swing ? A une dame qui lui posait cette question, le pianiste Fat’s Waller répondit un jour : « Madame, si vous avez à le demander, c’est que vous ne le saurez jamais ! ». Il est en effet plus facile de sentir le swing que de le définir. Duke Ellington disait : « Vous ne pouvez pas écrire du swing, parce que le swing, c’est ce qui émeut l’auditeur, et il n’y a pas de swing tant que la note n’a pas retenti », sous-entendu ; il n’est pas noté sur la partition.

Le swing naît en fait, de l’accentuation des temps faibles (2 et 4) qui remonte aux origines Africaines, et reste souvent contraire aux habitudes occidentales. Incompatible avec la raideur, ce balancement est souple, et la mélodie se place légèrement en retrait du mouvement métronomique, provocant une sorte d’élastique invisible qui caractérise cette souplesse et cette sensation de décontraction. 

Le phrasé jazz a évolué et varié selon les époques. L’interprétation des croches, au départ binaire, glissa vers le ternaire, que caractérise le style « swing » des années 30/40, pour revenir binaire (ou égal) dans les années 50 (style cool).

Le jazz à son plus haut niveau, est une recherche et une extériorisation du swing. La mise en place des notes de la mesure par rapport au temps, se doit d’être rigoureuse. Néanmoins, les grands musiciens de jazz transcendent cette règle en laissant entendre une pulsation intérieure indépendante du tempo exprimé par la section rythmique, faisant s’étirer ainsi le discours, et le rendant libre de toute entrave.

On ne peut pas noter la mise en place « jazz » sur une partition. Le musicien de jazz interprète et s’adapte en permanence au style, au contexte de jeu…

(Voir la vidéo « Le swing, cet illustre inconnu »)

L’improvisation :

C’est d’abord en jazz, l’art de la paraphrase ! (tourner autour de la mélodie).

Il n’est cependant pas indispensable d’improviser pour jouer du Jazz. Jelly Roll Morton (Grand pianiste des années 20) disait : « n’importe quel genre de musique peut devenir du Jazz si on sait le jouer comme il faut ». Cependant, l’improvisation joue un rôle important.

Il n’y a rien de surprenant en soi qu’un soliste improvise ; le virtuose classique, ou l’organiste y sont habitués. Ce qui est plus déroutant, c’est l’improvisation collective que l’on rencontre dans le Jazz uniquement, avec un résultat souvent impressionnant. Chacun est un acteur sonore, à l’écoute de l’autre, sachant ce qu’il a à faire (en respectant certains codes) sur un canevas donné. Cet exercice demande beaucoup de culture, de personnalité, d’écoute, et de sensibilité : on parle d’intelligence musicale. Un courant, une communion s’établit entre les musiciens. Certaines règles (harmoniques entre autres) régissent l’improvisation, qu’elle soit individuelle ou collective, mais cela se passe à un niveau plus profond que celui de la pensée : Les codes sont assimilés, digérés, et l’improvisateur « divague » à loisir, s’échappant du canevas, pour y revenir…ou pas !… (Voir la vidéo “Comment aborder l’improvisation”)

Improvisation collective. King Oliver 1923
Improvisation collective. Paul Bley/Jimmy Guiffre 1961

Le traitement du son et le phrasé :

Un des premiers critères permettant de définir un style musical jazzistique, est « l’émission » du son. En s’emparant des instruments de musique, les premiers musiciens de jazz tentèrent de transposer les effets de voix des chanteurs. Ainsi, au lieu d’émettre le son de manière franche et à sa hauteur « normale », ils firent varier en cours d’émission l’intensité et la résonance de ce son, pour le hisser ou l’abaisser jusqu’à la place visée, parfois distante d’un demi-ton. La pratique de l’inflexion, de l’attaque sèche, du vibrato, le recours aux sonorités « sales », ou diversement triturées, timbrées ou détimbrées, ont créé un nouvel univers sonore extrêmement riche. (Duke Ellington utilisa abondamment ces effets dans sa période « jungle » des années 30). Nous verrons que cet univers sonore a évolué avec les différents styles, pour revenir à sa forme primaire à l’époque du free jazz des années 60.  

Sons triturés. Duke Ellington 1930
Son trituré. John Coltrane 1965

La « Blue » note :

Ou le choc des cultures…

La culture musicale Africaine va rencontrer celle des colons Européens à la Louisiane. Ces colons vont tenter d’évangéliser les esclaves, en leur apprenant les cantiques Européens. Mais les Africains sont totalement étrangers à notre gamme de 7 sons (Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si). La leur n’en comporte que 5 (Gamme pentatonique : Do, Ré, Fa, Sol, La). Si bien que les 3ème et 7ème degrés leurs sont inconnus. En tentant de les chanter, ils vont naturellement les altérer (Abaisser leur son), le MI devenant MI bémol et le SI devenant SI bémol… 

Gamme Européenne de DO à 7 sons
Gamme Africaine à 5 sons (Pentatonique) en DO
Gamme Pentatonique modifiée par les Africains au contact de la gamme Européenne (Pentatonique mineure) en DO

Cette nouvelle gamme (que l’on appellera plus tard la gamme « Blues », avec l’adjonction de la quarte augmentée FA #), va bientôt venir dans le discours des jazzmen, se superposer aux accords de la musique Européenne, et mettre en tension la tierce mineure et la tierce majeure (MI et MI bémol), créant ainsi une incertitude modale… Ces 3ème et 7ème degrés ainsi altérés (superposés au mode Ionien Européen), seront les deux premières « Blue notes”. Plus tard, une troisième “Blue note” fera son apparition : la quinte bémol (ou quarte augmentée).

Gamme pentatonique mineure sur un accord de DO Majeur
Gamme dite “Blues” (Pentatonique mineure à laquelle est ajoutée la quarte augmentée, et qui fait entendre les 3 “Blue notes”)

Sans entrer dans trop de détails, par la suite et par extrapolation, la gamme Blues va évoluer dans le phrasé du jazzman, pour finalement faire entendre la tierce Majeure (Mi) et la tierce mineure (Mi bémol), le nombre de notes de la gamme s’étendant et ouvrant le champs libre au futur jazz modal et à la polytonalité.

Gamme “Blues” étendue

3. Petit historique de la naissance du jazz et de l’évolution des styles

On peut certainement attribuer une part de l’éclosion du jazz, au fait que les esclaves déportés d’Afrique, déracinés, privés de leur identité culturelle et plongés dans une société hostile et puritaine, vont peu à peu se créer un nouveau langage musical qui va les accompagner dans leur quotidien, au travail (Work songs), à l’église (Gospel/ Negro-Spiritual). Ce nouveau langage, qui deviendra le jazz, les Afro-américains vont le porter comme un étendard de leur communauté (et de ses revendications sociales notamment), pendant près d’un siècle ! C’est en grande partie ce qui va diviser « musicalement » les Afro-américains et les blancs (surtout à partir de 1938, année du sacre de Benny Goodman comme « Roi » du swing à Carnegie Hall), et expliquer en grande partie, la succession effrénée de nouveaux styles de jazz (tous les 10 ans environ).

Il est impossible de dater précisément la naissance du jazz, on peut seulement dire qu’il est né autour de 1900, avec 2 décennies de gestation, et une décennie d’individuation progressive. Son histoire, ou préhistoire, commence peut-être avec le Capitaine Smith ; un des premiers Anglais à s’emparer d’un morceau d’Amérique du Nord auquel on donna le nom de Virginie. En 1619 (on parle ici de préhistoire du Jazz), il acheta le premier lot d’esclaves importés d’Afrique. 

La traite des esclaves prend rapidement de l’ampleur…Chaque “race” a sa côte et sa spécialisation. On trouve d’ailleurs dans l’encyclopédie Diderot et d’Alembert, des listes de races d’esclaves avec leurs caractéristiques, en vue d’un emploi possible…Il faut savoir que 90% des déportés provenaient des régions de l’ouest Africain (du Cameroun au Sénégal), civilisation dite de la « forêt », par opposition à celle de la « savane », plus ouverte à l’influence musulmane. 

La musique des esclaves était très primaire : souvent un chant simple accompagné par des instruments de percussion rudimentaires, ou par de simples battements de mains. Ces chants servaient dans les champs de travail (généralement de coton), à garder le contact entre eux et à rythmer leur effort.

Cependant, à mesure que se succédaient les générations, le souvenir de la musique Africaine s’estompait, d’autant plus que d’autres influences intervenaient. Comme nous l’avons vu, la première influence avant la naissance du Jazz proprement dite, fut celle des missionnaires blancs qui évangélisaient les esclaves et leur apprenaient des cantiques d’origine Européenne.

En les interprétant à leur manière, les Africains créèrent à partir de mélodies blanches, une forme typiquement noire de musique religieuse, qui prit le nom de Negro-spiritual, première manifestation de cet art, d’abord vocal, qui allait devenir le Jazz.    

Negro-Spiritual 1930

Cet art primitif et spontané d’un peuple exploité, sera bientôt imité par les exploiteurs eux même ! Dés 1830 apparaissent des troupes de chanteurs blancs, qui, le visage passé au bouchon brûlé, singent la manière de chanter et de danser des noirs. La tradition survit jusqu’en 1927, date du 1er film parlant « le chanteur de Jazz » où l’on verra Al Johnson la face noircie et la bouche enfarinée.

L’art noir continue de se développer en vase clos. Après les chants religieux et de travail, apparaît une 3ième forme d’où naîtra directement le Jazz : c’est le Blues. Blues veut dire cafard, les noirs expriment leur peine. C’est notamment dans le Blues, que va se développer l’utilisation des “Blue notes” dont nous avons parlé plus haut.

On considère que le port de la Nouvelle-Orléans est le berceau du Jazz. Ville multi raciale où se mélangent Français, Espagnols, Anglais, Africains, Portoricains…  On peut dire sans se tromper que la Nouvelle-Orléans fut la ville la plus importante dans la genèse du jazz. Il est faux de dire qu’elle fût la seule. La paternité de la musique d’un continent, d’un siècle, d’une civilisation, ne peut être revendiquée par une unique ville. Memphis, Saint-Louis, Dallas, Kansas City, Chicago, New-York, sont autant de villes qui ont participé à l’évolution de nombreux courants et influences. 

Ce qui différencie la Nouvelle-Orléans, c’est que tout s’y passe en musique. Les vendeurs ambulants proposent leur marchandise en chantant, tout est prétexte à fanfare : mariages, fêtes et même les enterrements ! Les mêmes orchestres animent les bals et les pique-niques sur les bords du lac Pontchartrain. Ce sont déjà des orchestres de Jazz, le plus souvent ambulants (Marching Bands).

Nous sommes au début des années 1900, le Jazz est né ! 

New Orleans Function (Enterrement à la Nouvelle-Orléans) Louis Armstrong

Les styles qui vont suivre, s’enchaîner, parfois se superposer, et même pour certains revenir à la mode plus tard (revival), sont principalement dus à l’opposition noirs/blancs et côte ouest/côte est, aux rivalités, et à quelques personnalités très fortes (Les premières étant sans doute Louis Armstrong, né le 4 juillet 1900 dans un quartier misérable de la Nouvelle-Orléans et le pianiste Jelly Roll Morton, qui se disait « inventeur du jazz »). Des personnalités, souvent novatrices et audacieuses, qui vont sans cesse repousser les limites rythmiques et harmoniques…


Evolution des styles :

Il est devenu habituel de dire que le jazz « Nouvelle-Orléans » est le premier style de Jazz. Nous avons parlé du Blues, des Work Songs, du Gospel et du Negro-Spiritual, principaux courants ayant contribué à la naissance du jazz. Mais il ne faut pas oublier le Ragtime, inspiré du « Cake Walk » qui l’a précédé (Lui-même sans doute dérivé du Quadrille), danse des noirs Américains du début du 19ième siècle. Le Ragtime est une musique composée essentiellement pour le piano (des formes orchestrales verront cependant le jour), dont le compositeur le plus célèbre est certainement Scott Joplin. Le ragtime est « écrit » et ne comporte pas d’improvisation (certains musiciens de Jazz utiliseront toutefois sa forme pour improviser). L’un des premiers musiciens à se libérer des contraintes du ragtime fut Jelly Roll Morton (grand pianiste et compositeur de la Nouvelle-Orléans). Il fut l’un des premiers à syncoper les basses de la main gauche. Il inscrivait sur sa carte de visite en 1902 : « inventeur du Jazz ». Il démontra entre autres, que la personnalité du musicien est plus importante que le matériau fourni par le compositeur.

Exemple très parlant d’interprétation “jazz”… Deux versions du célèbre ragtime “Maple Leaf Rag” de Scott Joplin. La première, interprétée par le compositeur (sur un piano mécanique), la seconde, par Jelly Roll Morton, qui en donne une version “syncopée”. Voyez comme on reconnait les thèmes, mais comme Morton accentue la syncope et donne un caractère décontracté, moins rigide, à la composition de Joplin… Il introduit également des variations improvisées !

Maple Leaf Rag, joué sur piano mécanique par Scott Joplin lui même.
Maple Leaf Rag interprété par Jelly Roll Morton.

On peut, pour simplifier (Mais on est tout près de la vérité), organiser l’évolution du jazz et ses styles, par décennies.  

évolution styles de jazz

1900 : Le style Nouvelle-Orléans.

La Nouvelle-Orléans était une ville où toutes les croyances et toutes les cultures se mêlaient. Storyville, le quartier des prostituées, comptait un nombre de musiciens impressionnant (Il n’est pas faux de dire que le jazz est né dans les maisons closes). Deux populations noires distinctes s’y côtoyaient : les Créoles, de culture coloniale Française, et les Afro-Américains descendants d’esclaves.

Chez les Créoles, la clarinette le violon et le piano dominaient, vieille tradition Française et occidentale oblige. Chez les noirs d’Afrique, on jouait plutôt les cuivres et les percussions.

Le style Nouvelle-Orléans est ainsi né du mélange de multiples tendances ethniques et musicales de la Nouvelle-Orléans, et particulièrement de Storyville. Il se caractérise par un contrepoint libre joué par 3 instruments mélodiques (cornet, trombone, clarinette) accompagnés d’une section rythmique dont la composition peut varier… L’accent est alors encore mis sur le 1er et le 3ème temps (comme dans les fanfares), mais le 2ème et le 4ème temps ne tarderont pas à être accentués. L’orchestre du cornettiste Buddy Bolden (dont il n’existe malheureusement aucune trace sonore) et qui jouait dans les bars les plus mal famés de Storyville, aurait semble-t-il été le (ou un) des premiers orchestres de jazz « véritable ».

King Oliver. Alligator Hop

Les années 10 : le style Dixieland.

A la Nouvelle-Orléans, jouer du Jazz n’était pas le privilège des seuls noirs. Il y eut très tôt des orchestres blancs (Le percussionniste Jack « papa » Laine en dirigea un, dés 1891). D’emblée, il y eut un style « blanc », moins expressif mais parfois plus habile sur le plan technique que celui des noirs. Un des plus célèbres fut certainement l’Original Dixieland Jazz band (ODJB, dirigé par Nick La Rocca, ex-clarinettiste de Papa Laine…) qui fit connaître les premiers classiques du Jazz, comme « Tiger rag » enregistré en 1917.

Pour simplifier, il est devenu courant de qualifier l’ensemble du jazz blanc « Dixieland » se distinguant ainsi du style noir « Nouvelle-Orléans », mais la frontière entre les deux demeure floue. 

A noter : que ce que l’on appelle communément « jazz Dixieland » en France, fait référence, pour beaucoup de gens, à la période « revival » de l’après deuxième guerre, où le jazz fut popularisé en France, notamment par Sidney Bechet et Claude Luter.

ODJB. Livery Stable Blues 1916

Les années 20 : le style Chicago.

Le développement du style New-Orleans à Chicago semble lié à l’engagement des Etats-Unis dans la 1ère guerre mondiale. En effet, la Nouvelle-Orléans devint alors un gigantesque port de guerre et le secrétaire de la marine voyait dans les activités de Storyville, un danger pour le moral des troupes en garnison. Le quartier fut donc fermé par décret officiel. Cette décision privait d’un coup tous les musiciens de leur gagne-pain. La majorité d’entre eux se rendit alors dans les villes du nord et principalement à Chicago. Il y eu donc un exode massif de musiciens noirs, et le style New-Orleans connut une deuxième période très faste à Chicago. C’est là que les plus fameux enregistrements de ce style virent le jour, le phonographe devenant de plus en plus populaire après la 1ière guerre. King Oliver était le leader le plus célèbre. Ce fut aussi là que Louis Armstrong forma ses « Hot Five » puis ses « Hot Seven », Jelly Roll Morton ses « Red Hot Peppers ».

Stimulés par la vie du Jazz du South Side de Chicago, de jeunes musiciens blancs commencèrent à élaborer ce qui allait devenir le « Chicago style ». Ce style est plus élaboré harmoniquement en raison du statut social plus élevé de ses protagonistes. Ceux-ci avaient en effet accès aux premiers gramophones et donc aux enregistrements d’outre atlantique (Notamment la musique “savante” de Ravel, Debussy, Stravinsky et autres Scriabines…). Le saxophone s’introduit de façon plus présente dans l’orchestre (instrument souvent trop coûteux pour les noirs). Le solo individuel apparaît de manière plus prépondérante. Bix Beiderbecke est le principal représentant de ce style. 

Royal Garden Blues. Bix & His Gang 1927
Humpty Dumpty. Frank Trumbauer 1927

Les années 30 : le style Swing.

Les anciens styles de jazz sont regroupés sous la dénomination « 2 beat jazz » (jazz à 2 temps). Ce rythme semble s’épuiser vers la fin des années 20. A Harlem, et plus encore à Kansas City (Avec notamment Benny Moten et Count Basie), une forme nouvelle se développe vers 1928 /29. La période Swing commence avec le second grand exode de l’histoire du Jazz, de Chicago vers New York. Ce nouveau style se présente comme un « 4 beat jazz » (jazz à 4 temps), l’accent étant mis de manière égale sur tous les temps. C’est aussi le style « Riff »  (une phrase répétée plusieurs fois sur des harmonies différentes).

Swingin’ The Blues. Count Basie. Style “Riff”

L’ère du Swing coïncide avec une période plutôt sombre aux Etats-Unis : la crise de 1929 et le Krach boursier de Wall Street. Le jazz swing est très en vogue car il fait danser. Les Américains ont besoin de chasser leurs soucis, et des ballrooms (Dancings) ouvrent un peu partout dans le pays, rendant la musique de jazz très populaire, voire indispensable…

Les années 30 dans le Jazz, c’est aussi l’émergence de grands solistes : les saxophonistes Coleman Hawkins, Lester Young, les batteurs Gene Krupa et Cosy Cole, Chick Webb, les pianistes Fat’s Waller et Teddy Wilson, les trompettistes Rex Stewart, Roy Eldridge et bien d’autres…

Roy Eldridge. After You’ve Gone
Jimmy Lunceford. Cheatin’ On Me. (Trio vocal)

Les années 40 : le style Be Bop.

Vers la fin des années 30, le swing est devenu une gigantesque entreprise commerciale. Les orchestres blancs et notamment les Big Bands (comme ceux de Benny Goodman ou de Glenn Miller), trustent littéralement les médias de l’époque (Le phonographe est alors présent dans de nombreux foyers et la radio diffuse de nombreux concerts). Des orchestres aussi importants que celui de Fletcher Henderson doivent mettre la clé sous la porte… Pour les musiciens noirs qui considèrent qu’on leur vole la musique qu’ils ont inventée, la coupe est pleine ! Et elle déborde même, lorsque Benny Goodman est sacré « Roi » du Swing en 1938 à Carnegie Hall. (Ironie du sort lorsque l’on sait que Benny Goodman fut l’un des tout premiers musiciens blancs à employer ouvertement des musiciens noirs dans ses orchestres, et pas des moindres : Le pianiste Teddy Wilson, le vibraphoniste Lionel Hampton, le guitariste Charlie Christian. Il donna également sa première chance à la chanteuse Billie Holiday…)

Un groupe de jeunes musiciens va alors développer un nouveau style à Kansas City, puis à Harlem. Un style que les « anciens » et surtout les blancs, ne pourront pas jouer ! (Disaient-ils…).

Ce nouveau style est baptisé BE BOP. Les deux représentants les plus célèbres en sont Dizzy Gillespie et Charlie Parker. La quinte diminuée devient l’intervalle le plus important, sur lequel s’appuie souvent une mélodie qui semble être une suite de phrases nerveuses. Un musicien déclare : « tout ce qui est évident est exclu ! ». Les improvisations sont encadrées par un thème joué à l’unisson au début et à la fin du morceau, en général par une trompette et un saxophone.

Charlie Parker-Dizzy Gillespie. Salt Peanuts
Thelonious Monk-Charlie Rouse. Trinkle Tinkle

Confrontés parfois brutalement à cette musique heurtée et inconnue (Le concert de D.Gillespie en 1949 à Paris), certains amateurs de jazz traditionnel crient au scandale, et s’orientent vers le passé entraînant avec eux une large partie de l’auditoire qui se détourne de la musique noire. 

On parle alors de « Revival » du style New-Orleans. Le fantasme des origines, le mythe d’un âge d’or a pour effet cette nouvelle vague de jazz traditionnel. Bob Wilber à New York, Chris Barber à Londres, Claude Luter à Paris, associé à Sydney Bechet, qui sera dans ces années-là l’une des principales vedettes de variété en France (On a cassé les sièges de l’Olympia en 55 !). Les boîtes de Jazz de Saint-Germain-des-Prés à Paris deviennent le quartier général des traditionalistes, galvanisés et fortifiés par la philosophie des Existentialistes. 

Claude Luter. Créole Jazz

Les années 50 : les styles Cool et Hard bop.

Cool :

Mais bientôt, la frénésie du Bebop va céder la place à un style plus paisible (toujours la même opposition d’un style à l’autre). Miles Davis en est le principal investigateur (Après avoir été un de chefs de file du Bebop !), avec son album « Birth Of The Cool » en 1949. Des musiciens comme les pianistes John Lewis ou Tadd Dameron, les altistes Lee Konitz et Paul Desmond en sont des figures importantes. On dit à l’époque du Cool, que c’est une musique froide, intellectuelle et dépourvue d’émotions. C’est en fait une musique plus sophistiquée harmoniquement, dont les arrangements s’appuient davantage sur le contrepoint et la fugue. 

Le mouvement se déplace bientôt sur la côte ouest, d’où la deuxième dénomination de ce style que l’on appellera aussi le West Coast style.

Miles Davis. Boplicity “Birth Of The Cool”
Paul Desmond. A Taste Of Honey

Hard Bop :

A l’est, vers le milieu des années 50, la réaction ne se fait pas attendre. Les jeunes musiciens noirs New-Yorkais développent un nouveau style, qui renoue avec les sources du Gospel et du Blues (La tradition purement noire) mais avec une rythmique très énergique : C’est le Hard Bop, emmené par Art Blakey et les « Jazz Messengers » (Le nom même de l’orchestre est à lui seul un étendard !), John Coltrane, Miles Davis (encore !) et bien d’autres grands solistes…

Art Blakey et les “Jazz Messengers”. Moanin’
Clifford Brown. Daahoud

Les années 60 : le FREE Jazz.

Pour la plus jeune génération des musiciens de Free Jazz, la musique qui les avait précédés paraissait épuisée, rigide, engoncée dans ses clichés et ses formes prévisibles. Un nouveau Jazz naît alors, n’hésitant pas, comme dans maintes innovations dans le domaine des arts, à commencer par choquer délibérément le public, au risque de le laisser au bord de la route.

La puissance et la dureté de ce style, s’additionnant à un esprit révolutionnaire en partie extra musical, bouleversent le jazz des années 60. Véhémence d’autant plus forte, que de nombreuses tensions avaient été refoulées durant les années 50 alors que la percée était imminente (« Third Stream », « AACM »)

Le « Third Stream » est né vers le milieu des années 50 avec des artistes qui désiraient déjà élargir l’horizon du jazz. George RussellJohn LewisJimmy GuiffreEric DolphyOrnette Coleman (ces deux derniers seront d’ailleurs des figures importantes du free Jazz). 

L’AACM (Association for Advanced Creative Musicians) est une sorte de coopérative d’artistes, créée à Chicago en 1965 par Richard Abrams (pianiste) Malachi Favors (contrebassiste), Jodie Christian (pianiste), Phil Cohran (trompettiste), Steve Mc Call (batteur), suivis par une cinquantaine d’artistes toutes disciplines musicales confondues…

Le Free jazz peut se caractériser par une percée dans l’espace ouvert de la tonalité libre, une nouvelle conception rythmique caractérisée par la désintégration du temps et de la symétrie, une accentuation de l’intensité ; exaltée et parfois religieuse, une extension de la sonorité musicale dans le domaine du bruit.

Georges Russell, Charlie Mingus, John Coltrane, avaient ouvert la voie.

Ornette Coleman, Archie Shepp, Sunny Murray, Don Cherry prennent le flambeau de ce style controversé, qui, s’il a pu aux yeux du plus large public, paraître comme un exutoire dénué de tout caractère musical, n’en reste pas moins un style faisant partie intégrante de l’histoire du Jazz avec des représentants de très grand talent. 

John Coltrane. A Love Supreme (Extrait) 1965
Ornette Coleman. “Free Jazz” pour double quartet (Extrait) 1961
Albert Mangelsdorf (Extrait)

Le Jazz Fusion et le Jazz Rock.

Vers la fin des années 70, après la période tumultueuse et souvent controversée du « Free », le jazz semble chercher un nouveau souffle. On va à nouveau voir Miles Davis en leader et figure de proue, de ce courant qui va faire revenir le public en masse aux concerts de jazz (Public qui s’était considérablement réduit pendant la période Free). Déjà à la fin des années 60, Miles avait formé un quintet avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams, qui plantait les jalons de ce qui allait devenir le courant Jazz Rock. Il collabore ensuite avec des musiciens comme John McLaughlin ou Chick Corea. L’album « In A Silent Way » en 1969, peut être considéré comme le premier album de Jazz Fusion. Les groupes « Weather Report » (Fondé à New York en 1971 par Joe Zawinul, Wayne Shorter et Miroslav Vitous) et « Yellow Jackets » (Fondé à Los Angeles en 1977), sont sans doute les formations les plus marquantes de cette période.

Wayne Shorter. Endangered Species Live 1986
Donald Byrd. You & Music 1975

Conclusion

Pour terminer (car il faut bien terminer ;-), on peut dire que toutes les musiques créées après la naissance du Jazz, ou qui l’on côtoyé, ont été influencées par celui-ci, de près ou de loin. 

Aux gens qui considèrent que le jazz n’est plus du jazz dés lors qu’il est mélangé à d’autres tendances, cultures et musiques (Musique classique, rock, musique Indienne, Hispanique, de l’Est etc…), je dirai que le jazz est une musique métissée depuis ses origines ancestrales, et qu’il paraît logique et légitime qu’il se marie avec d’autres courants musicaux, tant il caractérise depuis ses origines jusqu’à nos jours, la pluralité ethnique et la liberté d’expression.

Au gens qui considèrent qu’avant le Bebop et Charlie Parker, il n’y avait qu’un jazz balbutiant qu’il n’est pas utile d’appréhender (y compris techniquement), je dirai que seule la culture du jazz dans son entièreté, permet de comprendre les différents mécanismes et évolutions (rythmique, harmoniques, sociaux culturels), qui font de cette musique un « monument » du patrimoine musical du 20ème siècle, et on l’espère, du 21ème

Cette petite synthèse n’a bien évidemment pas valeur de bible, et ne fait qu’effleurer l’histoire de cette musique, qui est complexe et riche. J’espère cependant qu’elle vous donnera envie d’approfondir le sujet…

Pour la bibliographie, je serai également synthétique ! Si vous ne devez avoir qu’un seul ouvrage (ou deux) sur l’histoire du jazz, je vous conseille tout « bêtement » les ouvrages de la collection « Que sais-je » N.2392 « Le jazz » (Lucien Malson et Christian Bellest) et N.548 « Les maîtres du jazz, d’Oliver à Coltrane » (Lucien Malson). Lucien Malson étant l’une des personnes les plus érudites sur le sujet, qu’il m’a été donné de rencontrer et de côtoyer.

 Stan Laferrière

A lire également :

“Les instruments dans le jazz”

“Le jazz traditionnel”

“Les années folles de jazz en France”

Les grands banjoïstes à la Nouvelle-Orléans et à Chicago”

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4 thoughts on “Histoire du jazz : Ce qu’il faut savoir…

  • 25 October 2022 at 23 h 20 min
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    Génial ! Je me suis fait une soirée sur l’histoire du jazz. Très content de m’être plongé sur cette page. Les morceaux qui illustrent les différentes périodes sont très bien choisis et nous fait apprécier la musique. J’ai ressenti le vertige en écoutant le dernier extrait … Superbe moment !

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    • 26 October 2022 at 7 h 51 min
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      Merci ! On essaye d’être synthétiques et précis, mais surtout d’intéresser le public, parfois néophyte !…;-)

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  • 6 October 2022 at 21 h 47 min
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    Bravo Stan !

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  • 5 October 2022 at 17 h 07 min
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    Magnifique article , très étayé et instructif
    Merci pour ce travail

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