Interview de Philippe Maniez

Attention ! Voici la jeune garde de l’arrangement Français ! Une plume à découvrir, avec déjà une très belle maturité et un univers personnel… Philippe Maniez répond aux questions de Docteur Jazz.

DJ : Bonjour Philippe, peux tu te présenter ?

PM : Je m’appelle Philippe Maniez, en tant que musicien je m’identifie à peu de choses près comme toi : batteur, pianiste, compositeur, arrangeur et directeur de projets. Je suis né d’une mère américaine et d’un père français, tous deux chanteur/chanteuse lyriques. La musique et les langues ont donc évidemment fait partie de mon background (petite blague d’arrangeur au passage…). J’ai étudié la batterie jazz et les percussions classiques à Lyon, avant de faire une année d’échange à UCLA puis d’intégrer le CNSM de Paris, d’où je suis sorti en 2015. Actuellement, j’ai la chance d’enseigner et de partager mon intérêt pour l’arrangement au sein du Centre des Musiques Didier Lockwood.

DJ : Quels sont les arrangeurs qui t’ont le plus influencés ?

PM : J’ai eu une expérience choc lors du premier concert du Amazing Keystone Big Band à la Clé de Voûte à Lyon (à l’époque c’était juste « The Keystone Big Band ») en 2010 il me semble. Les arrangeurs n’étaient autres que les fantastiques Bastien Ballaz, Jon Boutellier et Fred Nardin, ainsi que quelques pièces arrangées par François Théberge et Sandrine Marchetti. Ils portaient déjà un grand intérêt pour la musique pour grand ensemble, et avaient monté de toutes pièces un répertoire d’arrangements de leur cru. J’étais au premier rang, et j’ai pris une énorme dose de son ! Je suis reparti du concert impressionné et séduit par l’incroyable expérience humaine de réunir tant de musiciens sur scène. Par la suite, j’ai découvert et étudié les grands noms du jazz en grande formation : Thad Jones, Bob Brookmeyer, Maria Schneider, Marty Paich… dans mes études du jazz pour ensemble symphonique, j’ai également été beaucoup séduit par Johnny Mandel et Nelson Riddle (dont la méthode d’arrangement, peu diffusée, est un bijou !). Depuis peu, je puise également de l’inspiration chez John Hollenbeck et Vince Mendoza, avec qui j’ai eu la chance d’étudier. Lors de nos entretiens, ils ont regardé mes partitions avec beaucoup de bienveillance, en me poussant à me poser des questions, et trouver des solutions créatives aux problèmes que je rencontrais. J’admire leurs capacités à régir de grands ensembles – drastiquement différentes, au passage – avec une musique qui donne du sens aux grands ensembles, qui prend en compte les besoins et les forces de chaque pupitre, de chaque musicien. Et à créer des œuvres absolument fortes en couleurs, en mouvement, en dynamiques et en formes.

DJ : Quel est le projet dont tu es le plus fier ? Ton préféré ?

PM : Certainement l’enregistrement de l’album « EXPLODE » avec le Dedication Big Band en 2018. C’était l’aboutissement de notre résidence de 2016 à 2018 aux Petits Joueurs, où nous nous retrouvions à 17 musiciens le premier lundi de chaque mois pour jouer, tester de nouvelles pièces et créer notre son. J’avais réuni ce groupe avec la volonté d’écrire beaucoup de musique et la faire jouer par mes musiciens préférés. Leur présence continue ainsi que leur amour de la musique en grand ensemble m’ont permis d’essayer beaucoup de choses, de créer des compositions, des arrangements, d’essayer les mélanges d’instruments qui me plaisaient… qui par la suite forment d’ailleurs notre vocabulaire d’arrangeur. C’était aussi pour moi les premières expériences de création de musique avec une dimension politique et revendicatrice. C’est pour moi l’un des nombreux domaines où la musique pour grand ensemble peut exceller – lorsque 17 personnes se mettent au service d’une même cause, l’effet est forcément impressionnant, fédérateur, et parfois même inspirant. Notre premier album « EXPLODE » est porteur de cette expression politique, car nous avons choisi de publier notre album dans un format Origami cartonné, sans CD (et donc sans plastique), à l’image du label New Yorkais Biophilia.

DJ : Une phrase pour définir l’écriture ?

PM : C’est l’ensemble des savoirs faire qui permettent de transformer une pièce, dans sa verticalité (instrumentation, nuances, timbres…) et son horizontalité (mélodies, enchaînements d’accords, forme…). S’attaquer à l’écriture, que cela soit dans le sens d’écriture « classique » ou « jazz », c’est donc mener un travail intégral, où l’on se pose toutes les questions. Des graines d’idées qui forment un arrangement ou une composition, jusqu’à l’exécution de la pièce en studio ou en live.

DJ : Quel est l’arrangement qui n’est pas de toi et que tu aurais aimé écrire ?

PM : Probablement le Jardin Féerique de Ravel. La version orchestrale est un arrangement par Ravel lui-même de sa propre pièce, issue de la suite « Ma Mère l’Oye » pour piano 4 mains. C’est un exemple résonnant d’une forme pleine de sens, avec ses petits chapitres, avec une culmination jubilatoire qui me donne à chaque fois beaucoup de joie et d’espoir. Lorsque je pense à mes raisons d’aimer la musique, ma conception personnelle de la beauté, c’est une des choses qui me vient à l’esprit immédiatement.

DJ : Quels sont tes projets ?

PM : Actuellement, je travaille avec le guitariste Kurt Rosenwinkel sur un arrangement symphonique d’une de ses compositions, à paraître prochainement sur son label Heartcore. Notre collaboration avait commencé lors du premier confinement, où j’avais arrangé un de ses titres pour un orchestre de musiciens réunis virtuellement. Je travaille également avec les Paris Jazz Sessions pour qui j’arrange et dirige depuis quelques années. Nous sortons prochainement des enregistrements faits récemment aux studios de Meudon avec différents orchestres, mettant en avant les excellents solistes César Poirier et Paloma Pradal. Et quand reprendront les concerts, je pourrai attaquer avec de nouvelles collaborations, récemment mises « en pause », avec le clarinettiste anglais Adrian Cox, le chanteur hollandais Frederik Steeinbrink, avec lesquels je prépare des albums, le conservatoire de Vienne, de La Haye, la reprise des concerts de mon Dedication Big Band… Il y a également mes projets où je joue en tant que sideman, notamment avec Pablo Campos, Caloé, Fiona Monbet, et Gad Elmaleh, avec qui nous venons tout juste de sortir un album chez Blue Note.

Évidemment, l’enseignement de l’arrangement est également un projet continu et important pour moi. J’essaye d’être à l’écoute de mes élèves pour leur proposer un cursus qui répond à leurs attentes, à leurs besoins, leur permettant d’être confrontés aux réalités de l’arrangement pour divers ensembles de jazz. C’est un challenge qui m’amène à réfléchir beaucoup – notamment sur la façon dont j’ai appris moi-même – et qui me plaît énormément.

DJ : Raconte nous une anecdote de ta vie de jeune arrangeur ?

PM : Le « Arrangers Workshop » du Metropol Orkest a changé ma vie. Tous les ans, sous la direction artistique et pédagogique de l’immense Vince Mendoza, le fabuleux orchestre hollandais sélectionne 8 jeunes arrangeurs et arrangeuses, avec comme but d’arranger pour l’orchestre un programme de concert, mettant en avant un.e soliste, un chanteur… Cette année-là, nous avons eu le plaisir d’écrire pour Becca Stevens, chanteuse, multi-instrumentiste et compositrice iconoclaste dont je suis fan depuis mon adolescence. C’était une expérience folle d’entendre nos arrangements joués par l’orchestre, d’observer la direction artistique de Vince, comment il ré-arrangeait en direct certains arrangements déjà très prometteurs. Mon souvenir le plus marquant est celui de la camaraderie entre tous les candidats et candidates – il y avait une réelle appréciation pour le travail de chacun, et un désir féroce d’apprendre. Vince nous avait même donné un arrangement « surprise », à écrire dans nos heures vides de la semaine – il voulait nous confier un véritable challenge d’arrangeur, sachant que notre emploi du temps était déjà rempli de sessions d’orchestre, d’interventions pédagogiques et de cours magistraux d’arrangement ! On écrivait tard le soir, parfois très très tôt (j’ai le souvenir de m’être levé à 3h pour arranger quelques heures avant le petit déjeuner…), et on s’est tous et toutes retrouvés dans une des chambres d’hôtel, la veille de l’enregistrement, pour nous corriger mutuellement nos scores. C’était une expérience folle, pédagogiquement, humainement, musicalement… j’invite chaleureusement tout jeune arrangeur qui souhaiterait y participer, à m’écrire pour d’avantage d’informations, car c’est une expérience à vivre absolument. 

DJ : Merci Philippe, pour ce qui est de mon cas personnel, je vais suivre ton travail avec intérêt !… A bientôt !

Quelques liens pour écouter la musique de Philippe :

DEDICATION BIG BAND On peut se procurer l’album « Explode » et se procurer l’album Origami 100% recyclable 

DEDICATION BIG BAND enregistré aux studios de Meudon

METROPOL Orkest feat. Becca Stevens

METROPOL Orkest « If I only had a Brain »

Paris Jazz sessions feat. Heather Steward

Interview de Julie Saury

Batteuse et percussionniste éclectique, sensible et de grand talent, Julie Saury se prête au jeu du questionnaire de Docteur Jazz ! C’est un peu une “petite soeur”, nous nous connaissons depuis l’enfance. J’ai une grande tendresse pour la personne, et un grand respect pour la musicienne..

La batterie dans le jazz

sommairement…

L’histoire de cet instrument est particulière. La batterie n’aurait certainement jamais existé dans sa configuration actuelle, sans le Jazz !

Au début du XXième siècle à la Nouvelle-Orléans, à l’ère des « marching bands », plusieurs musiciens jouaient des percussions dans la formation : l’un de la grosse caisse, un autre des cymbales, un troisième de la caisse claire. Puis devant le succès de cette nouvelle musique, les orchestres ont commencé à être demandés pour jouer à poste fixe, et pour avoir des engagements mieux payés, il a fallu réduire le nombre des musiciens…On inventa alors la pédale de grosse caisse qui permit au même musicien de jouer de la grosse caisse, de la caisse claire et des cymbales en même temps : la batterie était née ! Une des pistes de l’origine du mot « Jazz »viendrait du fait que c’est le nom que l’on donnait alors au set de batterie, ainsi qu’aux orchestres qui jouaient avec une batterie.

Du reste ; anecdote personnelle qui renforce cette idée : mon arrière-grand-mère (née sous Napoléon III et décédée sous Giscard d’Estaing…), que j’ai eu la chance de connaitre et avec qui je discutais à la fin des années 70, du nouvel instrument que j’avais envie d’apprendre, me disait que c’était un « Jas »

Il existe d’autres hypothèses dont nous reparlerons peut-être…

Une idée reçue, principalement véhiculée par le phonogramme de l’époque (Années 10/20) consiste à dire que les batteurs de la Nouvelle-Orléans ne jouaient pas la cymbale de tempo, ni la grosse caisse et rarement la caisse claire. En fait, les techniques d’enregistrement dans les années 10 et 20 ne permettaient pas de capter correctement le son de la batterie complète et de plus, cela parasitait le son des autres instruments. Il faudra attendre 1926 et l’invention de l’enregistrement électrique par la « Western Electric » pour pouvoir enregistrer correctement une batterie complète. La plupart des batteurs de l’époque enregistraient donc auparavant avec seulement des cloches, des cymbales frappées (Splash de 12 à 16 pouces) et parfois une caisse claire discrète sans le timbre. Sur scène ces mêmes batteurs jouaient avec une batterie complète, souvent agrémentée de nombreuses percussions. Les sets de batterie sur scène étaient souvent impressionnants ! Il n’y a qu’à regarder les photos de l’époque. (Sonny Greer chez Ellington et Chick Webb dans les années 20/30 par exemple).

La pédale de Charleston quant à elle, apparut à la fin des années 20 (avec notamment Lionel Hampton et Kaiser Marshall chez Fletcher Henderson, qui furent dans les premiers batteurs à l’utiliser pour faire le tempo). Son utilisation pour faire le tempo en « cha-ba-da », est une des caractéristiques principales du style Swing (1930)

Puis de grands solistes ont fait avancer la technique de l’instrument et les accessoires qui le composent, pour fixer (dans les années 40) ce que l’on connaît comme la batterie moderne.

Quelques grands batteurs de Jazz : 

Des débuts : Baby Dodds, Zutty Zingleton, Sidney Catlett 

Du style swing (30/40) : Gene Krupa, Chick Webb, Lionel Hampton, Jo Jones

Du Big band : Sam Woodyard, Buddy Rich, Sonny Payne, Mel Lewis

Du jazz Be bop et hard bop : Art Blakey, Max Roach, Elvin Jones, Phil Joe Jones, Joe Morello, Roy Haynes

Si vous désirez en savoir plus :

Stan Laferrière

Docteur jazz